La Liberté - Quotidien romand édité  Fribourg
LA RÉVÉLATION DES PEURS INAVOUÉES
MINARETS - Contrairement à ce que prévoyaient les sondages, les Suisses ont plébiscité hier l'initiative contre la construction des minarets. La campagne molle des opposants - tous les partis sauf l'UDC et l'UDF - n'a pas convaincu le peuple, qui accepte le texte à une écrasante majorité de 57,5%. Même les initiants n'osaient pas rêver d'un tel succès. Le monde a les yeux braqués sur la Suisse, et les autorités fédérales espèrent que le choix de la population n'entraînera pas de représailles à l'encontre du pays. La communauté musulmane de Suisse accuse le coup.
CHRISTIANE IMSAND
(photo Keystone)

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Il y a actuellement quatre minarets en Suisse, et il n'y en aura pas un de plus. Le peuple et les cantons ont plébiscité l'initiative antiminarets qui avait été lancée par des milieux proches de l'UDC. Avec 57,5% de votes positifs, le résultat contredit toutes les estimations des instituts de sondage. Seuls les cantons de Genève, Neuchâtel, Vaud et Bâle-Ville ont rejeté le projet. «L'interdiction est directement applicable et n'a pas besoin d'être concrétisée par des dispositions d'ordre législatif», précise la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf. Tout en s'engageant à respecter la volonté du peuple, la cheffe du Département de justice et police rappelle que le Conseil fédéral avait jugé l'initiative contraire à la liberté de religion et à l'interdiction de la discrimination garanties notamment par la Convention européenne des droits de l'homme. «La Suisse est liée par ces garanties inscrites dans le droit international», souligne-t-elle. Elle refuse pourtant de se prononcer sur les conséquences d'un recours qui serait admis par la Cour de Strasbourg. «Nous répondrons à cette question sitôt qu'elle se posera.» Hier, la conseillère fédérale a surtout voulu rassurer la communauté musulmane et les chancelleries des pays arabes. «Non, nous n'avons pas une société à deux vitesses en Suisse», a-t-elle répondu à un journaliste d'Al Jazeera. «Les musulmans peuvent continuer à pratiquer leur religion comme ils le faisaient jusqu'ici.» Selon elle, «le résultat du vote exprime la crainte qu'un manque de fermeté à l'encontre des tendances islamistes fondamentalistes finisse par miner notre ordre juridique et social.»Interrogée par la TSR, la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey met l'accent sur un contexte de crise économique. Elle dénonce les amalgames opérés par les initiants et accuse l'UDC d'avoir joué avec les peurs et les angoisses des Suisses. Elle s'inquiète par ailleurs des premières réactions enregistrées à l'étranger. «J'espère qu'on pourra éviter des réactions violentes en montrant que ce vote n'est pas dirigé contre la communauté musulmane.»

Manque d'engagement des opposants


La netteté du vote n'a pas seulement surpris le Conseil fédéral. Même l'UDC et l'Union démocratique fédérale, les deux seuls partis qui soutenaient l'initiative, n'en demandaient pas tant. Déroutés, les adversaires du projet ont fait leur mea culpa, en reconnaissant qu'ils n'avaient pas pris suffisamment au sérieux les craintes de la population. Cela n'empêche pas le lancement de quelques piques assassines. «Je regrette que le parti libéral-radical ait empêché la tenue d'une campagne unitaire», déclare le président des Verts Ueli Leuenberger. «Cela ne suffit pas de faire une déclaration commune 15 jours avant la votation.» De leur côté, les socialistes estiment que les milieux économiques se sont insuffisamment engagés dans la campagne. Même avis chez le libéral-radical genevois Hugues Hiltpold. L'Union patronale s'est pour sa part contentée de signaler sa préoccupation.

Darbellay contre la burqa


La question de l'égalité homme-femme semble avoir joué un rôle important dans la campagne. Le président du PDC Christophe Darbellay a l'intention de reprendre l'initiative en relançant la question du port de la burqa, ce voile qui couvre la totalité du corps. «C'est une négation de l'égalité entre femmes et hommes. L'interdiction doit s'appliquer à toutes les femmes, touristes comme résidentes.» Il annonce le dépôt d'une intervention parlementaire à ce sujet. Le Valaisan exige par ailleurs que les imams soient mieux intégrés et parlent une langue nationale.

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Le prix d'un luxe démocratique
ÉDITRIAL DE LOUIS RUFFIEUX


Troubles réminiscences du Kulturkampf en ce gris dimanche de novembre. Un siècle et demi après les discriminations contre les catholiques, dans un contexte historique certes très différent, les musulmans de Suisse sont la cible d'un mouvement de défiance que personne n'avait imaginé dans cette ampleur - et surtout pas les «sondeurs» de la couronne et de la SSR!Hors l'UDC et la petite Union démocratique fédérale, tous les partis politiques, les milieux économiques, les Eglises, prônaient le rejet de l'initiative contre les minarets. Mais on ne les a pas beaucoup entendus. Sur le papier, ces forces réunies, qui avaient de surcroît l'oreille des médias, sont censées représenter une majorité écrasante. Dans les urnes, pourtant, une autre majorité, très claire, s'est construite autour des craintes liées à l'islamisation du pays et à un brassage de populations qui va trop vite. Sur le terrain identitaire prospèrent généreusement la frousse et les amalgames, et les initiants ne furent pas avares d'engrais. En l'absence de problèmes réels causés par les communautés musulmanes de Suisse, le verdict du peuple peut être interprété comme un acte préventif: pas question de tolérer, ici, les ignominies réservées aux femmes dans certaines contrées musulmanes, ou le prosélytisme guerrier d'imams intégristes. Ce n'était, hélas! pas le sujet de cette votation dont l'issue marque incontestablement une régression dans la construction de la Suisse moderne, qui avait su jusqu'ici agréger ses différences pour les dépasser. En acceptant une initiative à la validité contestable et en renforçant de manière détonnante sa singularité sur la scène du monde, le pays s'est payé, ce 29 novembre, un luxe démocratique. Au moment où tant d'autres défis sont à relever, de la crise économique au conflit avec la Libye en passant par la disparition du secret bancaire, espérons que son prix ne sera pas exorbitant.

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