La maladie psychique a tout à la fois anéanti les rêves d’Aloïse Corbaz et féco La maladie psychique a tout à la fois anéanti les rêves d’Aloïse Corbaz et fécondé son génie créateur. En témoigne la vitalité exubérante de cet «Abbé Bovet», peint à la fin de sa vie (1960-63) Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
21/08/2012

«Nous naissons tous handicapés»

interview • Le handicap dévaste la vie de ceux qu’il touche, mais il peut aussi faire naître une créativité inattendue. L’anthropologue Charles Gardou s’est penché sur ce paradoxe.

Petite fille, Aloïse rêvait de devenir cantatrice. Elle deviendra gouvernante à la cour de Guillaume II à Potsdam. Internée pour schizophrénie, elle ne sortira plus jusqu’à sa mort, près de 50 ans plus tard. Paradoxalement, l’histoire de cette vie brisée est aussi celle d’une éclosion inattendue. A l’asile, Aloïse se mettra à dessiner, et deviendra, au fil des ans, une figure majeure de l’art brut. Ses dessins, exubérants et colorés, témoignent de la vitalité de cet élan créatif complètement inattendu. Ce lien complexe entre fragilité, dépassement et création est au cœur de la conférence que donnera l’anthropologue Charles Gardou ce vendredi à Lausanne, en marge de l’expo «Aloïse Corbaz: le Ricochet solaire». Professeur à l’université Lumière Lyon 2 et à Sciences Po Paris, il a consacré ses recherches à la fragilité humaine, et signé plusieurs ouvrages de référence sur le handicap. Entretien.

Vous avez étudié Frida Kahlo, Pascal, Rousseau, Schumann... Pour vous, le point commun de ces grandes figures n’est pas le génie, mais... le handicap!

Prof. Charles Gardou: Oui. Frida Kahlo avait le corps très abîmé par un accident de tram, Pascal souffrait de déformations des jambes qui l’empêchaient par périodes de marcher, et Rousseau et Schumann vivaient de grands tourments psychiques... En m’intéressant aux talents de personnes qui présentent des déficiences parfois extrêmes, j’ai voulu montrer comment la fragilité fait germer en nous des forces de dépassement insoupçonnées. Ce paradoxe est ce qu’on appelle la résilience.

 

Pourquoi ne mettre en valeur que des figures d’exception?

Il ne s’agit pas de mettre en valeur des gens d’exception. Au contraire, c’est une façon de dire aux plus anonymes, à ceux qui se sentent très isolés dans leur grande faiblesse: Vous n’êtes pas seuls. C’est notre destin commun. Même les plus grands étaient éminemment faibles.

 

Tout de même, face à la maladie, nous ne sommes pas égaux.

Il faut être réaliste, la fragilité est inégalement répartie. Elle prend des formes et des degrés très divers, du plus léger au plus extrême. Mais nous cherchons toujours à catégoriser. On dit «les trisomiques», «les autistes» ou «les pauvres», comme si c’étaient là des peuples à part, et uniformes. En fait, l’humanité est une foule de singularités. Et notre seul lien est cette fragilité essentielle qui touche chacun.

 

Comment cela?

Lorsqu’il vient au monde, le petit d’homme est incapable de se déplacer seul: il est en situation de handicap. Et dès notre naissance, nous sommes assez vieux pour mourir. On le sait, mais durant toute la vie, on tente de passer au large de cette réalité.

 

On parle beaucoup d’intégration des personnes handicapées. Pourtant, on n’a jamais autant valorisé la force, la jeunesse et la santé...

Effectivement. Il y a une sorte de centrifugeuse culturelle qui extrait tous ceux qui ne sont pas conformes à la norme. L’homme s’est gonflé d’une illusion d’autosuffisance qui tient aussi au progrès technologique et à notre capacité de maîtriser la vie.

 

A ce propos, que penser du nouveau test de dépistage facilité de la trisomie: un progrès?

Le progrès scientifique est considérable, mais il faut se demander si c’est aussi un progrès pour l’humanité. Je ne porte pas de jugement sur ceux qui décident de faire ces tests ou non. Mais on voit bien qu’on va vers une dérive eugéniste. Dans l’Antiquité gréco-romaine déjà, Platon préconisait de supprimer les enfants difformes. On rêve d’une vie parfaite... C’est un rêve impossible. Car même si aucune difficulté n’advenait avant la naissance, il peut toujours en apparaître après.

 

Et alors, quel est le risque?

Le risque est de se pervertir dans une célébration exclusive de la force physique et intellectuelle. Or la force nous divise, quand la fragilité nous fait solidaires, parce qu’elle suppose qu’on se réunisse pour faire face aux aléas de la vie. Vous trouvez que je défends une sorte de morale de la fragilité? Pas du tout. Ce n’est pas une morale, c’est une réalité de la vie qui crève les yeux.

 

Dans la nature pourtant, c’est la loi du plus fort qui est le moteur de la vie, non?

Non, au contraire. La vie, tant animale qu’humaine, s’exprime en des phénomènes de protection. Sans cela, les petits ne survivraient pas. Même le règne végétal est lié par la fragilité. A l’image de la monotrope, une herbe incapable de se nourir par photosynthèse. Pour survivre, grâce aux filaments d’un champignon, elle se lie à un arbre qui devient son hôte. Ainsi, cette petite plante vulnérable et dépendante a su faire éclore des facultés de suppléance inattendues. Et elle vit.

 

Vous avez travaillé dans une vingtaine de pays. Mais aucune culture ne voit le handicap comme un état tout simplement «normal»...

En effet. Du Grand Nord canadien à l’océan Indien en passant par l’Algérie, partout on cherche à conférer un sens – très divers – au handicap: ici l’intervention d’une divinité ou d’un esprit vengeur, ailleurs le mauvais œil ou autre chose. Mais il n’y a pas à chercher d’autre explication que celle-ci: la faiblesse et la blessure sont inhérentes à l’existence humaine. Je ne crois pas que ce savoir soit ignoré: la vérité, c’est qu’il est tu. I

 

 

«Un bruit de porcelaine»

«Par essence chétive, dépendante, évanescente, notre humanité fait un bruit de porcelaine brisée», écrit Charles Gardou, qui voit en l’Homme «un édifice en permanence menacé d’endommagement, de dégradation et de ruine». Après avoir exploré les liens entre génie créatif et handicap et recueilli les écrits de personnes handicapées, Charles Gardou prépare un ouvrage de syntèse sur le thème de la «société inclusive» (Ed. Erès, début octobre). amo

> Conférence vendredi 24 août à 17h à l’aula du Palais de Rumine, Lausanne.
> Expo «Aloïse», à voir jusqu’au 26 août (Musée des beaux-arts) et 28 oct. (Musée de l’art brut) à Lausanne.

annick monod

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