La Liberté

Histoire vivante

Un mystérieux inventeur du cinéma

Le joueur d’accordéon, film original de Louis Le Prince, de 1888. © NMPFT, Bradford/DR
Le joueur d’accordéon, film original de Louis Le Prince, de 1888. © NMPFT, Bradford/DR
Une autre caméra de le Prince avec 16 objectifs (1886). © DR
Une autre caméra de le Prince avec 16 objectifs (1886). © DR
Une caméra de Louis le Prince avec un objectif et un viseur (1888). © DR
Une caméra de Louis le Prince avec un objectif et un viseur (1888). © DR
La plaque commémorative situé à Leeds se trouve à l'emplacement où furent réalisés ce que sont probablement les premiers films réussis au monde. © DR
La plaque commémorative situé à Leeds se trouve à l'emplacement où furent réalisés ce que sont probablement les premiers films réussis au monde. © DR
«Je l'ai fait! Une nouvelle technique de projection mécanique!» s'exclamait Louis Aimé Augustin Le Prince. © DR
«Je l'ai fait! Une nouvelle technique de projection mécanique!» s'exclamait Louis Aimé Augustin Le Prince. © DR
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28.10.2016

Sept ans avant les frères Lumière, Louis Le Prince réalisait déjà de petits films. Mais l’histoire l’a oublié

Pascal Fleury

Septième Art » C’est l’un des mystères les plus intrigants de l’histoire du cinéma. Et ce n’est pas de la fiction! Le 16 septembre 1890, le chimiste, ingénieur et pionnier du cinéma Louis Aimé Augustin Le Prince embarque à Dijon dans l’express de 14 h 37... et disparaît avant d’arriver à Paris!

Digne des tours de magie de ses contemporains Robert-Houdin ou Méliès, sa disparition soudaine va mettre prématurément un terme au développement de ses appareils révolutionnaires, brevetés entre 1886 et 1888, qui auraient pu faire de lui l’inventeur du cinéma, sept ans avant la sortie du premier film des frères Auguste et Louis Lumière.

Mais pendant de longues années, la justice, ne retrouvant aucune trace du personnage, a mis sous scellés ses caméras et ses projecteurs, grâce auxquels il a réussi, selon des témoins, à filmer puis à projeter sur un écran les premières séquences de films au monde. Résultat, l’ingénieux Français est tombé dans les oubliettes de l’histoire, laissant toute la gloire aux frères Auguste et Louis Lumière et quelques honneurs à leurs précurseurs Eadweard Muybridge, Etienne-Jules Marey, Thomas Edison, Laurie Dickson ou encore William Friese-Greene.

Panoramas «vivants»

Louis Le Prince avait pourtant tout pour réussir. Né à Metz en 1842, fils d’un ami intime du photographe Louis Daguerre, il s’établit à Leeds, en Angleterre, où il peut compter sur l’aide d’un ami d’université, John Whitley, dont la famille possède une entreprise de laiton. Ayant épousé sa sœur Elizabeth, il est envoyé en prospection à New York, où il se lance dans la production et l’exploitation de grands panoramas circulaires, très en vogue à l’époque. Il réalise entre autres un panorama de la guerre de Sécession, mettant en scène la fameuse bataille navale entre les cuirassés Monitor et Merrimac.

Cherchant à rendre au mieux l’illusion de la réalité dans ses fresques, à leur donner vie et mouvement, il commence à développer un appareil pour «produire des images animées de scènes naturelles et de la vie», selon l’intitulé de son premier brevet, déposé le 2 novembre 1886 à Washington.

Ses premières séquences, tournées avec sa caméra à 16 objectifs, laissent encore à désirer, en raison des angles de vue différents fournis par chaque lentille, mais surtout de la qualité du support utilisé: des plaques de verres montées sur des cadres de bois et reliées par un ruban perforé! La projection fait un bruit d’enfer, les images sont sombres, elles sautillent terriblement. Et les plaques se cassent souvent.

Mais Le Prince est un impénitent perfectionniste. Améliorant sans cesse ses appareils, il obtient peu à peu quelques satisfactions, faisant même irruption dans la chambre de son beau-père pour lui lancer: «Je l’ai fait! Une nouvelle technique photographique de projection mécanique!»

Premiers essais concluants

Ce n’est toutefois qu’en 1888, après avoir mis au point une caméra à un seul objectif pouvant filmer à une cadence de l’ordre de vingt images par seconde, en utilisant des rubans de papier sensibilisés (enduits de collodion) puis du film celluloïd non perforé, que Le Prince peut enfin assurer une qualité plus acceptable.

Les premiers essais concluants débouchent sur des films de quelques secondes. Parmi eux, Une scène au jardin de Roundhay, daté du 14 octobre 1888, une vue plongeante sur Le Pont de Leeds, avec calèches et piétons, et Le joueur d’accordéon, interprété par son fils Adolphe, dont il existe encore une copie originale non remastérisée (photo ci-dessus). «Le Prince était prêt à montrer son invention au public», déclarera dix ans plus tard l’ingénieur James William Longley, collaborateur de l’inventeur. Une salle de projection avait d’ailleurs été louée à New York.

Mais alors qu’il s’apprête à rejoindre sa famille outre-Atlantique, Louis Le Prince, qui vient de quitter son frère à Dijon, disparaît à jamais sur le chemin de Paris. Ni son corps, ni ses bagages, ne seront jamais retrouvés.

Disparition suspecte

Tout a été dit sur cette mystérieuse disparition: un suicide parfait lié à une faillite, un fratricide pour des questions d’héritage, un assassinat dû à la guerre des brevets, voire même le choix d’une nouvelle vie sous un faux nom, après un accord secret bien négocié avec un concurrent. Quoi qu’il en soit, Le Prince n’aurait pu connaître la célébrité qu’à la condition d’être reconnu par ses pairs... et par le public! Voilà tout le talent des frères Lumière!

Michel Faucheux, Auguste et Louis Lumière, Ed. Gallimard, 2011

Jean-Jacques Aulas et Jacques Pfend, Le Prince, inventeur et artiste, précurseur du cinéma, in 1895 – Revue de l’association française 
de recherche sur l’histoire du cinéma, 32/2000

Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma, Ed. Denoël, 1948 (Ed. 1973)

Jean Mitry, Histoire du cinéma, 
Editions universitaires, Paris, 1967.


 

Une reconnaissance entretenue surtout en Angleterre

Si l’invention du cinématographe est attribuée aujourd’hui très largement aux frères Lumière – leur première projection publique a eu lieu le 28 décembre 1895 à Paris –, les travaux du «précurseur» Louis Le Prince ont maintes fois été soulignés par les historiens du Septième Art.

En 1931 déjà, Louis Lumière lui-même concède que Le Prince a été vraisemblablement le premier à utiliser des perforations pour l’entraînement des films. Et à faire appel au mécanisme en «croix de Malte» pour exposer, successivement mais sans glissement, les images projetées. Plusieurs spécialistes n’hésitent pas à qualifier Le Prince de «père du cinéma» ou de «plus grand bonhomme à l’origine du cinéma».

C’est en Angleterre, toutefois, que l’apport de l’inventeur est le mieux reconnu. A l’honneur dans les musées, il a droit, à Leeds, à une plaque (photo DR) qui rappelle l’emplacement où furent réalisés probablement les premiers films réussis au monde. L’an dernier, le documentaire The First Film, nominé dans plusieurs festivals internationaux, a encore consacré le souvenir de ce pionnier mystérieusement disparu. PFY

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TV: 120 ans d’inventions au cinéma
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