«Truth» (vérité): une valeur sur laquelle se déchirent les pro- et les anti-Obama. Ses détracteurs l’accusent de mener une politique qui menace les fondements de la société américaine, en particulier ceux de la famille traditionnelle. Keystone
Fin de campagne présidentielle • Plus repliés que jamais sur les valeurs religieuses, les habitants de certaines villes de Caroline du Sud rejettenten bloc le président sortant. Face à eux, les nouvelles familles homosexuelles apprécient les années Obama.
reportage EN Caroline du Sud
Le petit camion est installé sur le bord de la chaussée, en plein soleil. «Cacahuètes bouillies», annonce une pancarte aux rares voitures qui remontent encore la route 321. Assis à l’ombre, John Stoudemire, un charmant septuagénaire en salopette, explique qu’il a commencé à vendre cette spécialité culinaire locale cet été, «pour arrondir les fins de mois en plus de la pension retraite».
Alors qu’il explique combien «c’est dur de survivre», John Stoudemire s’emporte soudain, sans que personne ne puisse l’arrêter: «Vous voulez savoir ce que c’est, quatre ans d’Obama? Eh bien, c’est ça! lance-t-il en montrant ses poches vides. On n’a plus un sou, tellement ça va mal. Et puis, de toute façon, je ne sais même pas pourquoi ce type est à la Maison-Blanche. Obama est un musulman, tout le monde le sait, et il ne veut rien de bien pour l’Amérique. Vous en connaissez beaucoup vous, des bons Américains qui s’appellent Barack?» Bienvenue à Swansea, petite bourgade au cœur de Lexington County, l’un des comtés les plus républicains de Caroline du Sud, Etat au sud de la côte Est qui n’a pas voté démocrate à la présidentielle depuis Jimmy Carter, en 1976.
Lors de son élection, Barack Obama avait dit espérer mettre fin aux querelles partisanes en Amérique, appelant à l’unité au-delà des couleurs politiques, des origines ethniques et des fractures économiques. Quatre ans plus tard, force est de constater que c’est plutôt le contraire qui s’est produit dans une grande partie du pays. Jamais peut-être un président n’a dû faire face à une telle hostilité déclarée de la part de toute une frange conservatrice de la population tout à coup ragaillardie.
Parallèlement à l’émergence du mouvement populiste des Tea Parties, on a soudain vu les ultrareligieux et l’ultradroite traditionnelle batailler pour le contrôle du Grand Old Party (GOP, le surnom du Parti républicain) lors des primaires. Certains ont remis en cause la nationalité d’un président «socialiste», d’autres n’ont pas hésité à s’interroger sur «ses racines africaines». Dans son bureau d’Orangeburg, l’une des rares villes de l’Etat à être majoritairement démocrate, Bill Connor dit qu’il «se sent un peu en minorité, mais qu’(il va) continuer à se battre». L’avocat a son cabinet juste en face de la permanence de campagne de l’équipe Obama. «Ce que vous devez comprendre, c’est qu’il y a une mobilisation citoyenne face à l’actuel président car il nous emmène à la catastrophe», assure ce chrétien revendiqué. Fils de militaire éduqué et lui-même vétéran de l’Afghanistan, Bill Connor s’est lancé en politique en 2009 pour décrocher le poste de lieutenant-gouverneur, sans toutefois y parvenir.
«C’était comme une nécessité. J’ai redécouvert la foi il y a une dizaine d’années et je ne pouvais pas rester les bras croisés face à un président qui soutient le mariage gay, poursuit-il. Je crois en l’exception américaine. J’ai servi dans de nombreux pays en Europe et, je suis désolé de vous le dire comme cela, mais nous, les Américains, avons quelque chose de plus que les Européens. Je pense que c’est parce que l’Amérique s’est construite sur des bases religieuses et avec des principes que personne ne peut se permettre de bafouer…»
En remontant dans le nord-ouest de l’Etat, en pleines terres républicaines, on mesure les multiples facettes des anti-Obama. Entre obsession d’un retour à l’Amérique des Pères fondateurs et racisme ordinaire à peine dissimulé. A la sortie d’Orangeburg, C. J. Striker a installé un petit garage «pour réparer un peu tout». Sur le mur du fond, il a accroché sur deux tableaux ce qui ressemble à ses dix commandements à l’intention des clients: «Pas d’alcool et pas de drogues; ne pas cracher sur le trottoir; traiter ma femme avec respect…» Après s’être plaint de la santé de l’économie, il ajoute qu’il «n’a rien contre les Noirs mais que, quand même, le président a l’air un peu idiot à la télévision avec toutes les grimaces qu’il fait».
L’Amérique qui se donne rendez-vous un jeudi par mois sur un petit campus universitaire au nord de Columbia est un pays assiégé. Ce jour-là, à la tribune, Joe Mack, le représentant d’American Principles Project (un groupe de pression défendant les valeurs fondamentales de l’Amérique), intervient en premier. Pendant quinze minutes, il s’en prend à «la dictature du gouvernement fédéral qui veut imposer à nos enfants ce qu’ils doivent apprendre à l’école». Assurant, en haussant le ton, «que nous avons tous un devoir de protéger notre liberté contre Washington et de voter en conséquence».
A Columbia, Oran Smith reçoit dans les bureaux du Palmetto Family Council, une organisation dédiée à la préservation de la famille. Lui aussi assure qu’il «essaie de ne pas être trop radical pour faire passer son message», mais fustige dans la même phrase «les guerres culturelles et religieuses d’Obama». Il parle avec fierté de sa bataille devant les tribunaux pour obtenir le droit de produire des plaques d’immatriculation frappées du message «I believe», avec les initiales J.C. «C’est pour montrer que Jésus-Christ est partout avec nous et qu’il nous sauvera tous de nos tourments.»
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«Dieu est grand et Dieu est bon, remercions-Le pour notre nourriture…» Comme chaque soir chez les Montgomery-Vielmo, le dîner familial commence par un bénédicité. Dans leur maison de Washington, Kelly, 35 ans, Jack, 34 ans, et leurs trois enfants, Cardel, 6 ans, Raine, 3 ans, et Ravyn, 2 ans, se tiennent la main et récitent, un œil gourmand sur le repas: «Donne-nous, Seigneur, notre pain quotidien. Merci Jésus, merci Seigneur.» On oublie vite la particularité de cette famille: Jack et Kelly sont deux hommes qui ont adopté leurs enfants.
Les deux papas sont Blancs, les trois enfants Noirs. Pour Jack et Kelly, les années Obama auront été celles d’un beau chamboulement: avant, ils formaient un jeune couple aisé, l’un informaticien pour l’Autorité américaine de sûreté nucléaire, l’autre consultant chez PricewaterhouseCoopers, libres de s’adonner le soir à leurs passions ou d’aller cuisiner pour les clochards, comme ils le font encore, mais moins souvent.
Quatre ans plus tard, les voici à la tête d’une famille d’un type nouveau, comme il s’en crée de plus en plus aux Etats-Unis: homosexuelle et multicolore. «Ces quatre années ont été très bonnes pour nous, résume Kelly. Je ne dirais pas que c’est grâce à Obama que nous avons pu constituer notre famille. A Washington, nous aurions pu de toute façon adopter nos enfants: les parents sont jugés ici sur leurs capacités, pas sur leur couleur de peau ou leur sexe.
»A quelques kilomètres d’ici, en Virginie, notre famille ne pourrait d’ailleurs toujours pas exister: le mariage homosexuel n’y est pas reconnu. Mais le fait que le président se soit prononcé pour le mariage homo permet d’en parler plus facilement.» Jack rigole: «Et maintenant, la question du vote ne se pose plus vraiment pour nous: les républicains considèrent que notre famille ne devrait pas être possible...»
Les deux hommes avouent ne pas beaucoup s’intéresser à la politique, tout en étant reconnaissants envers les activistes qui ont rendu possible leur famille. L’un travaillant pour le gouvernement fédéral et l’autre dans le privé, ils ont constaté que le privé se montre parfois plus généreux: pour l’adoption de leurs trois enfants, Kelly a bénéficié d’un congé payé de six semaines, Jack n’a rien eu.
Jack et Kelly se sont mariés le 26 juillet à Washington, un des sept Etats ou district qui accepte le mariage homosexuel.
Le même jour, ils se sont vu reconnaître parents de Cardel, Raine et Ravyn, dont ils avaient déjà la garde depuis plusieurs mois. «Quand nous avons commencé à nous renseigner sur les possibilités de former une famille, raconte Kelly, on nous a expliqué que nous aurions plusieurs options: le recours à une mère porteuse, une adoption à l’étranger ou l’adoption d’enfants nés aux Etats-Unis en devenant d’abord famille d’accueil. Si la couleur de peau n’est pas un problème pour vous, nous a-t-on expliqué, si vous n’avez pas besoin que votre sang coule dans les veines de l’enfant, et si vous n’avez pas peur des séquelles que peuvent avoir laissées les mauvais traitements dans les familles d’origine, alors, vous pouvez songer à vous engager dans cette démarche.» A l’origine, Jack et Kelly pensaient adopter d’abord un seul enfant. Les services sociaux leur ont proposé Cardel et Raine, nés de la même mère, puis les ont rappelés pour leur suggérer de prendre aussi Ravyn, la petite sœur.
Du côté de Jack, ce mariage homosexuel passe mal encore, rappelant le chemin qui reste à parcourir, aux Etats-Unis, pour faire accepter ce type d’union. «Je viens de l’Amérique rouge (la couleur des conservateurs), résume Jack. Ma famille est de Caroline du Sud. Mon père est à 100% contre le mariage homosexuel et l’un de mes deux frères a aussi un problème avec ça», dit Jack. Pour esquiver aussitôt d’une boutade: «Je me demande ce que souhaiterait mon père maintenant. Un divorce gay? Mais la Bible est clairement contre le divorce!»
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