La Liberté - Quotidien romand édité  Fribourg
La malédiction des matières premières
Dossier HISTOIRE VIVANTE - paru le 27.11.2009

CONGO (RDC) - Depuis 1997, le Nord et le Sud-Kivu sont le théâtre de guerres incessantes, alimentées par  la soif de l'or, de l'étain et du coltan, précieux composants de nos téléphones portables. Pire que le Far West!

Depuis un an, les provinces du Nord-Kivu et Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), sont largement oubliées des médias occidentaux. Pourtant, les graves violences qui avaient secoué cette région des Grands Lacs en 2008, dans une guerre sanglante impliquant plusieurs factions rebelles et l'armée nationale, se poursuivent aujourd'hui.En fait, si le redoutable groupe armé du général renégat Laurent Nkunda a été démantelé au début 2009, les enjeux du conflit, qui a déjà fait plus de cinq millions de morts depuis 1997, restent les mêmes: c'est le contrôle du sous-sol du Congo, qui regorge de minerais stratégiques, convoités par les grandes puissances industrielles, Chine comprise. Pour l'ex-Zaïre, héritier de haines ancestrales et doté d'une démocratie encore inachevée et précaire, c'est la «malédiction des matières premières».

Economie frauduleuse

«Sur place, c'est bien pire que le Far West», déplore Tobia Schnebli, de retour d'un voyage au Kivu et au Rwanda en octobre dernier, en compagnie d'une délégation menée par le maire de Genève, Rémy Pagani. Coordinateur du programme de la mairie consacré aux 60 ans des Conventions de Genève(1), il a pu observer que si les tensions se sont calmées dans les villes de Goma et de Bukavu, le conflit s'est déplacé plus à l'intérieur du pays.Après la «guerre du coltan», qui faisait rage il y a quelques années, c'est aujourd'hui la cassitérite (minerai d'oxyde d'étain) qui est l'objet de toutes les convoitises. Un minerai récolté dans des conditions dramatiques par des «creuseurs» travaillant à main nue, avec l'aide d'outils rudimentaires, sous le contrôle de groupes armés, de milices rebelles ou de gangs ruraux sans pitié.La cassitérite est affinée dans le pays, comme a pu le constater la délégation genevoise, avant d'être exportée vers le Rwanda. Elle est vendue ensuite à l'Occident ou à la Chine au travers de sociétés «écran» pour la fabrication d'emballages alimentaires ou de circuits électroniques destinés aux équipements informatiques. «Un grand nombre d'intermédiaires tire ainsi parti de l'économie frauduleuse tout au long de la chaîne de la valeur, de la mine au marché», commente le diplomate Pierre Jacquemot, dans un dossier fouillé publié dans la dernière édition de la revue «Hérodote»(2).

Sang dans les portables

La poudre anthracite de coltan reste bien sûr également très recherchée par les spéculateurs, même si son cours en bourse a baissé. Cet «or gris», dont on tire le tantale, un excellent conducteur d'électricité utilisé dans l'aérospatiale, les téléphones cellulaires ou les ordinateurs, est extrait au prix d'incessantes violences, comme le montre le documentaire «Du sang dans nos portables», à voir dimanche sur TSR 2.Face à pareil scandale, plusieurs firmes européennes et américaines se sont imposé un «embargo moral» contre le coltan du Congo, qui représente 15% de la production mondiale. Mais selon plusieurs rapports d'ONG, dont Global Witness, la pratique se perpétue. Et le trafic a trouvé de nouveaux débouchés lucratifs vers l'Indonésie, la Thaïlande et surtout la Chine, productrice de la moitié des téléphones portables de la planète.Quant aux gisements aurifères, ils restent une valeur sûre pour les «seigneurs de guerre». Ces derniers n'hésitent pas à envoyer des enfants, tenus en otage, dans les étroites galeries minières, parfois à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, pour en tirer l'or qu'il échangeront clandestinement contre de l'armement.

Conflit très lucratif

C'est que malgré l'embargo sur la fourniture d'armes décrété par le Conseil de sécurité de l'ONU en 2003, le vaste marché des armes légères ne s'est jamais tari dans cette région explosive de l'Est de la RDC. L'approvisionnement des nombreuses milices - on en a compté jusqu'à vingt - se fait par le Rwanda et la Tanzanie, et les ramifications de ce trafic remontent jusqu'à l'ex-bloc soviétique et à la Chine.A noter que la violence ne provient pas que des milices rebelles, l'armée régulière de la RDC étant aussi montrée du doigt. Ce mois-ci encore, l'ONU a condamné des massacres de civils commis en août par les forces armées de la RDC. Selon Human Rights Watch, plus de 500 civils auraient été tués. «Le conflit est devenu une activité hautement lucrative. Tant que des acheteurs sont disposés à participer au trafic des minerais, les groupes militaires n'ont aucune raison de déposer les armes», déplore Pierre Jacquemot. Pour lui, il n'y aura pas de solutions simples et rapides.
PASCAL FLEURY

(1) Une soirée d'information, avec témoignages de personnes engagées pour la justice et la dignité au Kivu, aura lieu le 7 décembre à 20 h au Palais Eynard, rue de la Croix-Rouge 4, à Genève.
(2) Revue Hérodote, «Pillages et pirateries», Pierre Jacquemot, III/2009, No 134, Editions La Découverte.