radiographie • Libraires et diffuseurs espèrent que le prix unique du livre contribuera à guérir un marché suisse qu’ils estiment malade. Qu’en est-il dans les faits? Tentative de diagnostic.
A les entendre, le prix unique est le remède miracle. Le seul qui puisse remettre sur pied un marché qu’ils jugent malade. Les professionnels du livre (libraires, éditeurs et une majorité de diffuseurs) attendent beaucoup de la loi sur le prix réglementé. Acceptée par le Parlement contre l’avis du Conseil fédéral, elle est toutefois combattue par un référendum. Le peuple tranchera le 11mars prochain.
Malade, le marché du livre? Difficile d’établir un diagnostic précis, tant les données statistiques sont rares. A croire que les gens des lettres sont fâchés avec les chiffres... En recoupant diverses sources, tentons malgré tout d’y voir plus clair.
C’est un fait: il y a de moins en moins de librairies en Suisse. Entre 1991 et 2005, leur nombre a passé de 622 à 599, communique l’Office fédéral de la statistique, qui ne possède pas de données plus récentes. Mais le mouvement s’est poursuivi.
La Suisse romande compte ainsi 120 librairies environ aujourd’hui (contre 149 en 2005), indique Jacques Scherrer, secrétaire général de l’Association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires (Asdel). Qui précise: «La grosse hécatombe a eu lieu entre 2001 et 2004», avec la disparition d’une quarantaine d’enseignes. C’est d’ailleurs cette hémorragie qui a poussé feu le conseiller national Jean-Philippe Maitre (pdc/GE) à lancer une initiative parlementaire sur le prix unique du livre. Depuis, le rythme des fermetures a ralenti. Reste que selon Patrice Fehlmann, directeur de l’Office du livre (diffuseur et distributeur actif sur le marché romand et installé à Corminbœuf), ce sont 4 à 5 librairies qui mettent chaque année la clé sous le paillasson.
En Suisse alémanique aussi, la tendance est à la concentration. Selon les chiffres du SBVV (l’association des libraires et éditeurs alémaniques), 91 librairies ont fermé depuis 2004. Il en reste 350 environ. Quel rapport avec le prix unique? Des points de vente ont certes été rayés de la carte avant 2007 et l’abolition des prix réglémentés outre-Sarine, assimilés par la Commission de la concurrence, puis par le Tribunal fédéral, à une entente cartellaire. Mais depuis 2007, le rythme des fermetures s’est accéléré. L’an dernier, 13 librairies ont ainsi cessé leur activité (14 en 2008 et 2009, 12 en 2010). Depuis le début de l’année, 4 commerces même ont déjà fermé boutique!
Or, pour les partisans du prix unique, moins de librairies, c’est moins de livres vendus, les achats résultant très souvent d’envies spontanées contractées en flânant dans les rayons.
Le marché suisse du livre a connu une belle croissance au début des années 2000. De 2002 à 2008, son chiffre d’affaires global a crû de 735 millions de francs à 910 mio (+23,8%), selon les statistiques annuelles publiées par Médias suisses. Leader du marché romand, Payot a vu ses revenus grimper de 50mio à 78 mio (+56%) entre 2000 et 2009, affirmait son directeur Pascal Vandenberghe dans une interview donnée en décembre 2010 à «L’Agefi». A entendre Patrice Fehlmann, toutefois, le volume de livres vendus est demeuré «très stable» durant cette période de croissance, qui résulterait donc en bonne partie d’une hausse des prix.
Quel qu’en ait été le moteur, ce bel élan a été cassé. «En 2011, nous avons subi une baisse du chiffre d’affaires pour la quatrième année consécutive», explique Dani Landolf. Le directeur de l’association des libraires et éditeurs alémaniques impute ce recul à la disparition des prix réglementés outre-Sarine en 2007. Il en veut pour preuve que les affaires marchent moins bien en Suisse (–7,4% en 2011) qu’en Allemagne (–1,6%) et en Autriche (–3%), qui connaissent toutes deux le prix unique.
En Suisse romande, la baisse des ventes s’est avérée encore plus brutale l’an dernier. Ainsi, le chiffre d’affaires de l’Office du livre a baissé de 17% entre janvier 2011 et janvier 2012, indique son directeur. Une baisse qui s’explique pour moitié par l’adaptation des prix, en juillet dernier, à la baisse de l’euro par rapport au franc suisse. «Nous avons subi là une dégringolade qui était franchement stressante», avoue Patrice Fehlmann. Depuis, cependant, «l’hémorragie semble s’être stoppée.»
D’après Jacques Scherrer, de l’Asdel, Payot réalise 30% des ventes de livres en librairies en Suisse romande, la Fnac 15%, les librairies indépendantes se partagent 30%. Les grandes surfaces «pèsent» 14% de parts de marché, et les kiosques 11%.
Quant aux ventes de livres sur internet, elles atteindraient 5 à 15% des ventes totales, selon diverses estimations. Mais il n’existe aucune statistique détaillée à leur sujet. I
Les Suisses ont l’impression de payer leurs livres cher, trop cher, en comparaison internationale. La polémique a redoublé d’ampleur l’été dernier avec la baisse de l’euro face au franc suisse. Une baisse qui a tardé à être répercutée sur les prix en librairie. La comparaison des prix affichés en euros au dos de certains ouvrages révélait ainsi un taux de change de 1,90 fr. pour un euro!
Prise le doigt dans le pot de confiture, la branche tente de se défendre. Pour Dani Landolf, de l’Association des libraires et éditeurs alémaniques, le prix des livres en Suisse a peu augmenté en comparaison d’autres produits (+14,3% entre 1983 et 2010, alors que le renchérissement atteint 45% pour la même période). «Oui, le livre est trop cher, mais c’est pour cela que nous voulons le réglementer, afin qu’il devienne meilleur marché», explique pour sa part Patrice Fehlmann, directeur de l’Office du livre. Selon lui, dans le marché libre actuel, les grandes chaînes consentent d’importants rabais (jusqu’à 20%) sur les meilleures ventes, qui échappent dès lors aux petits libraires. Si le prix unique est accepté, ces mêmes libraires récupéreront une partie du chiffre d’affaires engendré par les «best-sellers».
Mais cela ne suffira pas à garantir leur survie, admet Patrice Fehlmann. «Le prix unique ne règle que la question de l’égalité de traitement entre libraires, pas celle de l’égalité économique entre éditeurs, diffuseurs et libraires. Nous, diffuseurs, devrons donc faire notre boulot pour rendre les livres un peu moins cher.» De toute manière, le mouvement est amorcé. En décembre, Payot a en effet annoncé son intention de court-circuiter les diffuseurs suisses pour s’approvisionner directement auprès de certains éditeurs français - et en euro! «Si nous ne baissons pas les prix pour nous adapter au cours de l’euro, tout le marché va se reporter sur Amazon et internet», résume Patrice Fehlmann. «Par contre, si on fixe les prix trop bas, les librairies vont crever. Il faut donc trouver le juste prix unique du livre, fixé sur la base d’un euro à 1,20 fr. et avec une tabelle tolérant 20% de majoration de tarifs entre la Suisse et la France.»