Formation • La science informatique, aussi incontournable aujourd’hui que les maths ou les langues, n’est quasiment pas enseignée à l’école. Des experts veulent l’introduire dans le cursus.
L’informatique doit devenir une branche principale, au même titre que les langues, les maths ou les sciences. Dès l’école obligatoire, et surtout au collège, elle doit être enseignée en profondeur, comme les autres branches fondamentales, et non plus superficiellement.
Telle est la revendication d’une vingtaine de professeurs et experts en informatique, soutenus par la Fondation Hasler, qui s’investit dans la recherche, l’enseignement et la promotion des technologies de l'information et de la communication (TIC) en Suisse. Leur argumentaire sera remis d’ici l’été à la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP). Membre du comité de rédaction, Jürg Kohlas, professeur émérite à l’Université de Fribourg, explique les enjeux de pareille réforme.
Dans la pratique actuelle, explique M. Kohlas, l’informatique est considérée comme une matière à acquérir essentiellement de manière «immergée». Durant la scolarité obligatoire, les élèves la découvrent, non pas dans des cours structurés, mais au gré de l’ensemble des branches, en fonction de l’usage qu’en font les enseignants, et des logiciels et applications internet qu’ils choisissent. Pour le professeur fribourgeois, ce système d’apprentissage «transversal» – qui subsiste dans le nouveau Plan d’études romand (PER) et dans son pendant alémanique (Lehrplan 21) – reste largement insuffisant: «C’est comme si l’on décrétait qu’il n’est pas nécessaire d’enseigner la langue maternelle, puisqu’on l’utilise déjà dans toutes les branches!»
L’enseignement est à peine plus poussé au collège: mis à part un cours de «bureautique» en première année, l’offre informatique se limite à une «option complémentaire», en voie d’introduction depuis trois ans dans les cantons. «Cette offre optionnelle est un premier pas, mais pas suffisante. L’informatique devrait être obligatoire pour tout le monde», souligne M. Kohlas.
Avec l’offre actuelle, estime le professeur Kohlas, la grande majorité des jeunes n’apprennent qu’à maîtriser l’ordinateur «en surface». Ce n’est ni motivant pour eux, ni pour les maîtres, qui sont d’ailleurs parfois dépassés par les élèves. «C’est comme si, pendant le cours de physique, on n’apprenait que la conduite d’une voiture, sans s’intéresser au principe du moteur à explosion», compare-t-il. Or l’informatique a aussi ses lois fondamentales, ses langages de programmation, ses multiples applications technologiques.
«Au gymnase, on forme une élite de futurs décideurs qui n’auront aucune idée de ce qu’est l’informatique, alors qu’on est dans la société de l’information! Lors de la Révolution industrielle, il y a 150 ans, on a introduit les sciences naturelles, la physique, la chimie, dans les écoles. De même, aujourd’hui, les élèves devraient pouvoir acquérir des notions fondamentales d’informatique, et pas seulement apprendre sa manipulation», souligne le professeur.
L’informatique est une science, avec ses lois. Son introduction comme branche principale dans le cursus scolaire permettrait aux élèves de découvrir les principes du traitement informatique, d’apprendre à structurer des bases de données, d’élaborer des programmes puis de réussir à vérifier leur fonctionnement, d’aborder des problèmes standards concrets, comme la recherche de documents selon certains mots clés, ou la modélisation et la simulation dans des mondes virtuels.
«Pour pareil apprentissage, il existe des langages de programmation très bien adaptés au niveau scolaire, comme Scratch et Logo», rassure le professeur, qui insiste aussi sur le bénéfice intellectuel de ces études: «L’informatique suscite une réflexion structurelle. Elle apprend à accepter de faire des erreurs, mais aussi à aller jusqu’au bout de la recherche, jusqu’à ce que le programme marche! C’est important pour l’éducation.»
Selon lui, l’informatique, comme les maths, contribue au développement des autres sciences: «On parle désormais de «pensée informatique». Les algorithmes permettent une nouvelle approche des problèmes. Par exemple pour les prévisions météorologiques, avec l’élaboration de modèles climatiques.» Un tel programme nécessiterait d’abord une familiarisation à l’école obligatoire, à raison de 5% de l’horaire, puis trois heures de cours par semaine pendant les deux premières années du gymnase.
La question de l’intensification de l’enseignement de l’informatique n’est pas propre à la Suisse. De nombreux pays s’en préoccupent. Certains Etat d’Europe de l’Est proposent déjà des cours approfondis au niveau gymnasial. En Allemagne, au moins deux Länder ont fait de l’informatique une branche obligatoire. L’Angleterre bouge aussi: suite à la publication d’un rapport de la Royal Society, le ministre de l’Education a annoncé le remplacement du simple entraînement à l’ordinateur par un véritable enseignement de l’informatique à tous les échelons scolaires. Et aux Etats-Unis, où les cours d’informatique ont quasiment été supprimés dans les «highschools», la branche lutte pour leur réintroduction.
En Suisse, où il manque déjà cruellement d’informaticiens, le problème, c’est que «le monde politique n’a pas encore pris conscience de l’importance de cette branche pour notre société. Et il n’y a pas de lobby informatique pour faire pression», constate M. Kohlas. «L’informatique est une science jeune», reconnaît-il. «Elle doit faire sa place. Mais il ne faudrait pas trop tarder. Dans une société hommes-machines, il importe de comprendre les machines!» I
> Professeur d’informatique, d’économie et de droit au Collège St-Michel, Laurent Bardy est aussi membre de la Commission cantonale d’informatique du Secondaire2. Pour lui,
l’informatique fait désormais partie de la culture générale. Son expérience.
Quel bilan tirez-vous de l’option complémentaire en informatique, introduite depuis trois ans au gymnase?
Depuis septembre 2009, 223 élèves ont choisi cette option dans les collèges fribourgeois. Une proportion qui reste inférieure à 5%. Globalement, le bilan est positif. Les élèves acquièrent un bon bagage en programmation et en bases de données, complété, selon les choix des enseignants, par des compétences réseau ou architecture matérielle. Ils sont motivés, certains demandant même à approfondir un thème. Idem pour les enseignants, dont certains ont suivi une formation sur mesure. Plus de cent professeurs se sont déjà formés en Suisse.
Cette option ne touche qu’une minorité d’élèves. Mais vous avez aussi développé des projets pour tous...
Oui, au sein de la commission cantonale, de concert avec le département d’informatique de l’Université. L’idée est de créer un «pont» entre le cours de bureautique de 1re année et l’option complémentaire de 3e et 4e, en mettant sur pied un cours d’introduction à l’informatique en 2e année, à raison de 2h par semaine, pour tous les gymnasiens. Ce projet est resté à ce jour sans véritable écho. Une autre possibilité serait de créer une «option spécifique» en informatique, combinée à d’autres branches. Ces projets imposeraient le sacrifice d’autres heures de cours et susciteraient sûrement des réflexes corporatistes compréhensibles. Mais on pourrait aussi rajouter 2h au programme. Cela poserait alors des problèmes d’organisation et de financement.
En attendant de pouvoir concrétiser ces réformes, avez-vous des projets?
L’idéal serait de monter des ateliers informatiques en dehors des cours, où les élèves pourraient développer des projets en équipe. Il ne faut pas oublier que Microsoft, Apple ou Facebook sont nées comme ça. On regarde toujours vers les Etats-Unis, mais nos étudiants ont aussi du talent! PFY