démocratisation de la Tunisie • Un an après la chute du régime de Ben Ali, les groupuscules salafistes sont de plus en plus bruyants. Et ils n’hésitent pas à faire usage de la violence. Un précédent inquiétant à l’heure de nouvelles tensions en Egypte.
C’est une petite bourgade enfouie au cœur des collines du nord-ouest de la Tunisie, connue dans tout le pays pour les talents de ses femmes artisanes. Mais depuis quelques semaines, leurs mains ne savent plus quelle forme donner aux poteries. «Des hommes ont fait irruption dans certains magasins pour déclarer certaines pièces haram, explique l’une d’elles. Ils veulent nous empêcher de travailler.»
Dans les rues de Sejnane, 3000 habitants, les regards traduisent la tension ambiante. Depuis plusieurs semaines, les salafistes font la loi, décidés à punir tout comportement contraire à la charia, la loi islamique. Une situation révélée le 4 janvier dernier par la «Une» tonitruante du quotidien arabophone «Le Maghreb»: «Sejnane, premier émirat salafiste en Tunisie».
Les salafistes seraient une quarantaine dans la commune, tous âgés d’une vingtaine d’années. Leur présence dans la ville est devenue de plus en plus palpable ces derniers mois: remontrances moralisatrices et prêches auprès des habitants pour «retrouver la bonne voie de l’islam», jusqu’à des violences physiques.
La Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) a publié une note sur le sujet, après une visite sur place en janvier. Elle y a recueilli les témoignages de 13 personnes, dont celui d’un homme qui dit s’être fait casser deux doigts parce qu’il «vendait du vin». D’autres «ont déclaré avoir reçu la visite de salafistes armés de sabres, ou les avoir vus imposer le voile dans les lycées», raconte Abdessattar Ben Moussa, président de la LTDH.
Une situation selon lui favorisée par «le sous-développement»: plus de la moitié des habitants de Sejnane seraient au chômage. C’est surtout, dit-il, «l’absence totale des autorités de l’Etat», qui a permis l’amplification du phénomène.
Depuis la révolution, la ville est livrée à elle-même. Le délégué – équivalent du sous-préfet – s’est enfui quand des chômeurs ont commencé à occuper son bureau, fin novembre. «Il travaille par téléphone et vient parfois la nuit», indique l’un des quatre agents locaux de la garde nationale, qui préfère garder l’anonymat. Il avoue être dépassé par la situation. «Il n’y a pas de stratégie définie par les autorités, déplore-t-il. On ne sait pas quoi faire.»
Suite à la visite de la LTDH, émaillée par l’agression du correspondant de France 24, dont la caméra a été la cible d’un violent coup de pied, le Ministère de l’intérieur a dépêché des forces de sécurité. Dimanche dernier, plusieurs camions de police faisaient des rondes dans la ville. «Nul n’est au-dessus de la loi et il n’est pas question de tolérer les abus», assure Hichem Meddeb, le porte-parole du ministère.
«Tardif et insuffisant», estiment nombre de Tunisiens, qui fustigent la mollesse du nouveau gouvernement, dominé par le parti islamiste Ennahda, vainqueur des élections de l’Assemblée constituante le 23 octobre, face à la montée de l’activisme salafiste. «Sortie du bois» à la faveur de la chute du régime de Ben Ali, féroce dans la répression des extrémistes religieux, la mouvance salafiste est «très minoritaire dans le camp islamiste en Tunisie, mais très active», indique le politologue Slaheddine Jourchi, spécialiste des réseaux islamistes.
Habib Kazdaghli, doyen de la Faculté des lettres de La Manouba, à l’ouest de Tunis, dénonce aussi «l’indécision du gouvernement». Depuis le 28 novembre, il tient tête à une trentaine de jeunes salafistes, qui réclament le droit pour les jeunes femmes de porter le niqab en cours et lors des examens, ainsi que la création d’un lieu de prière dans l’enceinte de la faculté.
Le 6 décembre, le conseil scientifique de l’établissement avait décidé de renvoyer les 8000 étudiants chez eux, pour raisons de sécurité, puis demandé l’intervention des forces de l’ordre pour déloger les salafistes qui occupaient les lieux. La police n’est intervenue que le 5 janvier dernier.
Les cours ont repris, mais «sous haute tension», selon le doyen, qui a recensé plus de 25 incidents en quatre jours. Habib Kazdaghli exprimait sa «grande inquiétude» à l’approche des examens. Un pessimisme renforcé par les déclarations du ministre de l’Enseignement supérieur, Moncef Ben Salem, qualifiant la question du niqab de «mineure» et accusant les médias d’avoir «amplifié» l’affaire.
C’est une toile d’araignée tissée d’un bout à l’autre de l’économie tunisienne par une famille à l’appétit insatiable. Un an après la chute du régime de Ben Ali, personne ne se risque encore à chiffrer le manque à gagner qu’a causé le «système mafieux» mis en place par l’ex-président, son épouse et leurs proches, en vingt-trois ans de pouvoir. Plusieurs commissions en explorent encore les entrailles.
Le 11 novembre, la Commission nationale d’investigation sur la corruption et la malversation (CNICM), née quelques jours après la révolution, a rendu public un rapport partiel, portant sur 5000 dossiers. Il donne le détail des pratiques frauduleuses employées: sociétés écran, participations forcées dans le capital d’entreprises, marchés publics truqués, entre autres.
«Aucun secteur n’a échappé à la prédation», expliquait avant son décès Abdelfattah Amor. Mais c’est l’immobilier qui apparaît comme «le théâtre principal des pratiques de corruption». Le palais de Sidi Dhrif, à Sidi Bousaïd, commune huppée proche de Tunis, a ainsi été édifié sur un terrain militaire de 8812 m2 acquis pour 100685 dinars (50000 euros).
Le Ministère de la défense lui-même a déboursé 4 millions de dinars (2 millions d’euros) pour réaménager le site au profit de la famille. Outre les plus grosses affaires, qui concernent «quelques poignées d’individus, proches de Ben Ali», le rapport établit l’existence d’une corruption généralisée, présente à tous les échelons du pouvoir. Selon Neji Baccouche, membre de la CNICM, des restitutions spontanées de terrains et des redressements fiscaux ont déjà permis à l’Etat tunisien de récupérer plusieurs millions de dinars.
L’Etat devrait aussi renflouer ses caisses grâce au travail de la «commission de confiscation», créée par le décret-loi du 14 mars 2011. Sa mission: identifier les biens mal acquis depuis l’arrivée au pouvoir de Ben Ali, le 7 novembre 1987, par 114 membres du clan, et en transférer la propriété à l’Etat. Quelque 233 titres fonciers, 100 véhicules et des participations dans 116 entreprises ont pour l’instant été confisqués, indique Adel Ben Ismail, président de la Commission, qui continue d’étudier les cas de 204 sociétés, placées sous administration judiciaire. La plupart des parts sociales confisquées devraient être cédées au privé.
Le recouvrement des avoirs et des biens mal acquis à l’étranger, gelés après la chute du régime, a été confié à un Comité présidé par le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie. Deux avions privés et une villa auraient pour l’instant été restitués, mais la récupération des avoirs s’annonce difficile.
La CNICM a transmis quelque 390 dossiers au Ministère public. Plusieurs condamnations ont été prononcées contre l’ex-président, suite aux trésors qu’elle a découverts dans ses palais.
Le 20 juin, lui et son épouse Leïla Trabelsi ont ainsi été condamnés à 35 ans de prison chacun pour détournement de fonds publics. Le 4 juillet, une peine de 15 ans et demi de prison a été prononcée pour détention d’armes, de stupéfiants et de pièces archéologiques. Mais les Tunisiens regrettent que ces peines n’aient été prononcées que par contumace: Ben Ali est toujours réfugié en Arabie saoudite, sourde aux demandes d’extradition des autorités tunisiennes. Il a fait savoir qu’il contestait la saisie de ses biens en Tunisie et comptait porter plainte devant le Comité des droits de l’homme de Genève. CT
à mi-janvier 2011. Keystone
La récupération des biens du clan Ben Ali passe aussi par la Suisse: Berne a gelé les avoirs de l’ex-président. Keystone