Rêve de vacances? L’histoire montre que les Suisses sont plutôt réticents à s’o
Rêve de vacances? L’histoire montre que les Suisses sont plutôt réticents à s’octroyer du temps libre. Keystone
07/02/2012

Travailler moins? Encore un effort!

congés payés • Les Suisses diront le 11 mars s’ils s’octroient six semaines de vacances.L’histoire montre qu’ils sont souvent réticents à réduire leur temps de travail.

Le travail règne en maître sur l’emploi du temps des Suisses. Avec environ 42 heures hebdomadaires en moyenne pour un plein-temps et un droit aux vacances de quatre semaines (cinq jusqu’à 20 ans et dès 50 ans, six dès 60 ans), les Helvètes sont plus «bosseurs» que la plupart de leurs voisins européens. S’accorderont-ils six semaines de vacances, comme le propose l’initiative populaire du syndicat Travail.Suisse? Réponse dans les urnes le 11 mars.

L’histoire montre que les Suisses sont plutôt réticents à s’octroyer du temps libre. Ces dernières décennies, toutes les tentatives des syndicats pour diminuer la durée de travail hebdomadaire ont été défaites. En 1977, 1988 et 2002, le peuple a rejeté trois initiatives populaires dans ce sens, avec des scores sans appel allant de 65% à 78% de non.

 

Compenser le stress

Plutôt que de revenir à la charge, Travail.Suisse a préféré attaquer sur le front des congés payés. «Notre souci, c’est que les travailleurs aient plus d’autonomie dans leur emploi du temps, explique Susanne Blank, économiste à Travail.Suisse. Des vacances supplémentaires valent mieux qu’une réduction de la durée de travail hebdomadaire qui aurait été minime.» Pour le syndicat, cette «respiration» s’impose aussi en raison de l’augmentation du stress, des exigences de flexibilité et de la porosité croissante entre travail et temps libre.

Le droit aux congés payés n’a pas changé depuis 1984, date du passage de deux à quatre semaines au minimum. Cette augmentation avait été décidée par les Chambres fédérales en guise de contre-projet à une initiative populaire de l’Union syndicale suisse (USS). Travail.Suisse espérait sans doute réussir le même coup que l’USS en son temps. Las, l’idée d’un contre-projet a été balayée. «Le parlement aurait pu améliorer les conditions de travail en augmentant le minimum légal à cinq semaines, regrette Susanne Blank. Mais il se moque de l’intérêt des gens.»

Selon l’Office fédéral de la statistique, les travailleurs suisses ont eu en moyenne 4,9 semaines de vacances en 2010. Nombreux sont en effet les conventions collectives de travail et les employeurs qui vont au-delà du minimum légal. Mais la situation varie selon les branches: 4,6 semaines de vacances dans l’agriculture, 4,8 dans la construction et le commerce, et 5,2 dans les transports et l’administration.

 

Long combat

La plupart des avancées pour la réduction du temps de travail ont été réalisées à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Dans la foulée de la grève générale de 1918, la semaine de travail passait de plus de 60 heures à 48 heures. Les secteurs économiques en difficulté ont toutefois reçu dès 1922 une rallonge jusqu’à 54 heures.

Avant la Première Guerre mondiale, rares étaient les travailleurs à bénéficier de congés payés. Sébastien Guex, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lausanne, mentionne «les fonctionnaires de la Confédération, quelques fonctionnaires cantonaux et, dans le secteur privé, les typographes, qui étaient très bien organisés.»

L’accès aux vacances s’est sensiblement développé après la guerre de 1914-1918. «La lutte pour les congés payés a été portée de A à W par le mouvement ouvrier», analyse Sébastien Guex. Le reste de l’effort a été fourni durant l’entre-deux-guerres par le secteur naissant du tourisme populaire. Le fondateur de la Migros, Gottlieb Duttweiler, a joué un rôle actif. En 1935, il a lancé l’agence de voyage Hotelplan, conçue pour proposer des vacances abordables aux salariés suisses. Une manière de relancer le secteur du tourisme, touché de plein fouet par la baisse du nombre de visiteurs des pays voisins.

En 1947, plusieurs cantons ouvriers (Glaris, Soleure) ou caractérisés par une gauche forte (Genève, Vaud), ont introduit des congés payés. Ce n’est qu’en 1966, alors que la très grande majorité des salariés en bénéficiaient déjà, que ce droit a été étendu à toute la Suisse.

 

Niet du lobby touristique

Contrairement à ce qui s’est passé dans les années 1930, le secteur du tourisme ne fera pas pencher la balance en faveur des vacances. La Fédération suisse du tourisme appelle en tout cas à rejeter l’initiative de Travail.Suisse: «Comme les Suisses n’auront pas plus d’argent dans leur porte-monnaie, nous ne sommes pas persuadés qu’ils fréquenteront davantage nos établissements», argumente son directeur, Mario Lütolf. A l’instar de l’ensemble des milieux économiques, le secteur du tourisme dénonce un renchérissement du coût du travail. I

 

 

Des ouvriers parfois «réticents»

«Le XXe siècle a eu au moins deux choses positives dans les pays occidentaux: la réduction du temps de travail et l’émancipation des femmes.» Le Lausannois Alex Mayenfisch a réalisé en 1992 avec Madeleine Denisart «La conquête du temps libre», un documentaire sur l’histoire des congés payés en Suisse. Le cinéaste estime aujourd’hui qu’«il ne faut pas lâcher le morceau». «Les 40 heures n’existent toujours pas en Suisse, alors que c’est la plus vieille revendication des milieux ouvriers!», lance-t-il. Pourtant, Alex Mayenfisch ne se fait «pas trop d’illusions» sur l’issue de la votation. «Il y a un fort risque que les gens refusent l’initiative par peur de perdre leur emploi. Depuis la crise économique des années 1990, le discours néolibéral a pris le dessus.»

Le mouvement en faveur des congés payés émanait des milieux ouvriers – «du moins des plus combatifs d’entre eux» –, nuance Alex Mayenfisch. «Parmi les plus réticents face aux congés payés, il y avait parfois les ouvriers eux-mêmes, qui ne pouvaient pas concevoir que l’on puisse être payé pour ne rien faire.»

michaël rodriguez

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