Après l’émission radio «La Soupe», «Les Bouffons de la Confédération» de La Télé
Après l’émission radio «La Soupe», «Les Bouffons de la Confédération» de La Télé avaient lancé un nouveau style de satire politique en Romandie, en 2009-2010. dr
07/02/2012

Devenir président? C’est un jeu!

société • En France, c’est l’avalanche: cinq jeux de société sortent sur le thème de l’élection présidentielle. Ce nouveau vecteur de satire politique débarquera-t-il aussi en Suisse? Analyse.

Est-ce dû à la personnalité, si propice à la caricature, de Nicolas Sarkozy? En France en tout cas, l’élection présidentielle est devenue un jeu. Un jeu de société, tendance satire politique. La preuve: à onze semaines du premier tour, pas moins de cinq coffrets ludiques sont en vente ou annoncés sur ce thème (lire ci-dessous). Du jamais-vu. Et en Suisse? Sorti en 2008, le jeu Helvetiq a fait un carton sans précédent. Mais si ce «trivial pursuit» à croix blanche est très rigolo à jouer, il n’aborde le système électoral suisse que dans une visée pédagogique, plutôt que satirique. C’est dire si on est encore loin d’un coffret «Hau ab, du Schaafseckel» (ou «casse-toi pôv’con», pour le dire en français) sur le thème de l’élection au Conseil fédéral.

«A ma connaissance, il n’existe aucun jeu dans cette veine en Suisse», pose Ulrich Schädler, directeur du Musée suisse du jeu à La Tour-de-Peilz. «En Europe de façon générale, les jeux de satire politique sont rares. Les scénarios proposent plutôt de s’évader de la réalité, avec des univers médiévaux ou fantaisistes», constate-t-il. «Aux Etats-Unis en revanche, les jeux en lien avec l’actualité sont une tradition bien établie. Mais la satire reste parfois un peu gentillette.» Quoique. En 2008, lors du duel Obama-McCain, le jeu «Wreck the nation» proposait de mettre l’Etat en faillite en gaspillant le plus possible d’argent public avec des réformes inspirées en droite ligne de l’administration Bush. Ironie: deux ans plus tard, le coffret «Obama nation» proposait à son tour d’arriver au même but... en appliquant cette fois la politique de l’actuel président.

 

Des journalistes aux commandes

«Le jeu de société offre un terrain d’expression nouveau et très intéressant à la satire politique», observe Hadi Barkat, fondateur de la marque Helvetiq. «C’est particulièrement intéressant quand les concepteurs de jeux s’allient avec des journalistes politiques ou dessinateurs de presse, comme c’est le cas pour plusieurs parutions récentes en France.» De quoi faire de même en Suisse? «Nous avons plein de projets de jeux, dont un qui touche au processus électoral, avec tout ce que cela comporte d’alliances et de trahisons, d’échecs et de victoires», concède-t-il. Mais ce n’est pas encore mûr.»

Si quelqu’un devait signer un tel jeu en Suisse, peut-être bien que ce serait l’humoriste Vincent Kucholl. Politologue de formation, ancien assistant à l’Uni de Lausanne, auteur du best-seller «Institutions politiques suisses», illustré par Mix & Remix (150000 exemplaires en 7 ans), il fait un tabac tous les matins avec la chronique déjantée «120 secondes» sur Couleur 3. «En Suisse, il y a un intérêt croissant du grand public pour la chose politique», constate-t-il. «La politique devient plus sexy, et pas seulement dans le registre de la satire.»

 

«Pas de véritable tradition»

Ainsi, l’élection du Conseil fédéral est devenue un véritable feuilleton médiatique, encore plus depuis l’éviction-surprise de Christoph Blocher en 2007. Et l’émission «La Soupe», lancée il y a 13 ans sur la RSR, a inauguré un regard plus ironique sur l’actualité politique, suivie de façon plus éphémère en 2009-2010 par «Les Bouffons de la Confédération» sur La Télé. Mais dans ce registre, les Romands sont encore loin de rivaliser avec leur voisin hexagonal, relève Vincent Kucholl. «Ces émissions s’inscrivent sur un chemin tracé de longue date en France. Le «Canard enchaîné» y existe depuis 97 ans, alors qu’en Romandie le journal «Vigousse» n’a que 2 ans. En fait, la Suisse n’a pas de véritable tradition de satire politique.»

Une différence liée en partie à la (fausse) modestie helvétique, analyse-t-il. «La politique suisse connaît peu de personnalités d’envergure nationale, à part Blocher, qui reste une exception. Ça ne se fait pas de se mettre en avant. Mais pour nourrir la satire, il faut être arrogant, se la péter, faire des coups bas et écraser les autres...» Au-delà des caractères, cette retenue est aussi inhérente au système politique suisse, dit-il: «Ici, on vote souvent des listes plutôt que des personnes, et le fédéralisme implique une perception très morcelée de l’Etat.» Sans compter que les sept Sages, élus par le parlement et non le peuple, ne font pas vraiment campagne.

Pas étonnant, du coup, que le seul jeu de satire politique «made in Switzerland» dont se souvienne Ulrich Schädler brocardait des politiciens... soviétiques. Sorti en 1986, «Kremlin» joue avec des personnages tous octogénaires. But de la partie: gagner la tête de l’Etat avant de mourir de vieillesse. I

 

 

Déjà cinq coffrets pour jouer à la présidentielle

RENAUD FÉVRIER. RUE89.COM

LE PLUS RÉALISTE Mis à l’honneur par i>Télé et testé par 20 minutes, «Elisez-moi» est peut-être le jeu le plus connu du moment. Ce jeu de plateau se divise en deux phases. Le premier tour de l’élection, durant lequel chaque joueur choisit un candidat (parmi 21 personnalités politiques: candidats, ex-candidats, ou qui auraient pu l’être), avant d’affronter les autres à coups de cartes, «inspirées de déclarations et de faits réels», comme le précisent les créateurs du jeu, la journaliste Elsa Freyssenet, des Echos, et le concepteur de jeux Mathieu Bayo. Une carte «Tâter le cul des vaches» permet de gagner des électeurs, tandis qu’une carte «Bling-bling» ou «Bravitude» fait perdre des intentions de vote. Les deux meilleurs réunissent ensuite leurs alliés avant de s’affronter dans un débat-quiz final.
> «Elisez-moi», Ed. Marabout, janvier 2012.

 

LE PLUS «DÉBATTOGÈNE» Avec «La Course à l’Elysée» (annoncé pour le 17 février), le duo Abel Lanzac et Chistophe Blain, auteur de la série de BD à succès «Quai d’Orsay», s’illustre cette fois avec un jeu d’improvisation, «machiavélique» mais «désopilant», selon la maison d’édition Letheia. Chaque joueur se voit attribuer un parti imaginaire (mais facilement identifiable). Pour gagner, il faut convaincre ses adversaires, lors de débats: deux challengers doivent placer leur slogan de campagne, ainsi que des «bonnes idées» tirées au sort dans un temps limité. Au terme du débat, les autres joueurs votent pour le candidat le plus talentueux. Et gagnent des points si le vainqueur du débat a utilisé une «bonne idée» issue de leur parti.
> La course à l'Elysée, Ed. Letheia, 17 février 2012

 

LE PLUS MÉDIATIQUE Avec «Racolage électoral» (annoncé pour mars), Hans Margoulinski suggère de faire campagne à coup de buzz médiatiques. Le candidat devra faire tout son possible pour développer sa notoriété en «racolant» dans les journaux, sur internet, à la radio ou à la télé. Sans oublier les bakchichs, passe-droits et phrases chocs.
> «Racolage électoral», Ed. Marwanny Corporation, mars 2012.

 

LE PLUS STRESSANT L’idée du «Casse-toi pov’con!», de Ludovic Maublanc et Martin Vidberg (auteur du blog LeMonde.fr, «L’actu en patates»), est de multiplier les bains de foule en évitant de croiser trop de réfractaires à ses idées politiques. Sinon le candidat risque d’atteindre un niveau de stress intolérable le poussant à lâcher un malencontreux «Casse-toi pov’con!» qui le ferait sombrer dans les sondages.
> «Casse-toi pov’con», Ed. Cocktail Games, juin 2011

 

LE PLUS SCANDALEUX «Skâândal», de Chris Baheux, propose de vivre la présidentielle en trois étapes: des primaires, le premier tour de l’élection, le second tour. Chaque joueur commence la partie avec deux candidats d’un parti allant de l’extrême gauche à l’extrême droite. Puis chacun tente de faire grimper la popularité de ses protégés (grâce à des cartes «Bain de foule» et autres meetings), tout en abaissant celle des adversaires, via des scandales ou des attaques (délit d’initié, financement occulte, femme de chambre...). Attaques qu’il est évidemment possible de contrer grâce à un avocat ou si on est ami avec la banque.
> «Skâândal», Ed. Ludikif, novembre 2011.

annick monod

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