Cachemire: menace de guerre de l’eau

La Jhelum, sous-affluent de l’Indus 
(ici lors ­d’inondations près de ­Srinagar dans la vallée du Cachemire), est l’une des six grandes
rivières qui traversent l’Inde et le
Pakistan. 
Ses eaux, ­selon le traité de répartition de 1960, sont réservées au Pakistan. © Keystone
La Jhelum, sous-affluent de l’Indus 
(ici lors ­d’inondations près de ­Srinagar dans la vallée du Cachemire), est l’une des six grandes
rivières qui traversent l’Inde et le
Pakistan. 
Ses eaux, ­selon le traité de répartition de 1960, sont réservées au Pakistan. © Keystone
Les fleuves dans le Cachemire. © Valérie Regidor
Les fleuves dans le Cachemire. © Valérie Regidor
03.02.2017

Le conflit indo-pakistanais concerne aussi la répartition des eaux fluviales de l’Himalaya. Reportage

Laurence Defranoux, Pakistan

Conflit »   Une fanfare de cornemuses déchire le calme de la campagne. Il y a mariage ce dimanche à Bhaini Dilwan, paisible village pakistanais de 250 maisons, dont une importante minorité chrétienne. Sous le soleil hivernal, des ouvriers s’affairent à agrandir la pimpante église, fierté du fondateur du village. Courbé sur sa canne, il raconte qu’il avait 14 ans au moment de la partition de l’Empire britannique, en 1947. «Notre village a été coupé en deux par la frontière avec l’Inde. Et en 1956, une crue de la Ravi a tout balayé, maisons, bêtes, canaux, les flots charriaient les cadavres. Nous avons dû reconstruire ici, à 3 km.»

Non loin de là coule un canal acheminant l’eau de la Chenab. Partout, des digues, vannes et fossés d’irrigation quadrillent les cultures maraîchères tirées au cordeau. Le Pakistan est à la tête du plus grand réseau d’irrigation du monde, 200 000 km interconnectés. Une nécessité dans un pays où la pluie n’arrose que 15% des cultures et où 52% des 190 millions d’habitants sont paysans.

Menace indienne

Qu’il y en ait trop ou pas assez, l’eau est un éternel sujet de conversation. Et aussi l’objet de toutes les rumeurs, redoublées depuis que Narendra Modi, le premier ministre indien, a menacé de remettre en cause le traité de l’Indus, en septembre, après une attaque terroriste au Cachemire, territoire toujours disputé entre les deux frères ennemis. «Car l’eau ne peut pas couler avec le sang.»

Cet accord, signé en 1960 sous l’égide de la Banque mondiale, a entériné la répartition des eaux des six rivières qui proviennent des hauts sommets de l’Himalaya, traversent une partie de l’Inde et le Pakistan avant de se jeter dans la mer d’Arabie. Les trois gros cours d’eau de l’ouest, l’Indus, la Jhelum et la Chenab, ont été réservés au Pakistan, qui a en contrepartie abandonné tous droits sur la Ravi, la Sutlej et la Beas.

Chaque partie peut utiliser l’eau du voisin pour l’hydroélectricité ou la régulation du débit, à condition de ne pas en prélever. Deux guerres n’ont pas interrompu les réunions bilatérales chargées de régler les détails techniques de ce modèle de coopération pacifique, vital pour la survie du Pakistan.

Féroces rumeurs

Mais les rumeurs sont féroces: «L’Inde a tué des milliers de gens en ouvrant les barrages en 2010», «l’Inde construit illégalement», «l’Inde nous assèche», dénoncent en colère femmes d’affaires, profs ou fonctionnaires. L’eau a toujours été source de disputes dans la région, même sous domination britannique.

«Entre la perception et la réalité, il y a une grande différence, soupire Mirza Asif Baig, le commissaire en charge des négociations du traité de l’Indus avec son homologue indien. Contrairement aux médias, nous n’avons jamais accusé l’Inde de voler l’eau. A part le remplissage du réservoir de Baghlar, effectué en dehors de la période autorisée, ce qui a causé une réduction drastique du cours de la Jhelum, la question de la réduction du débit ne s’est pas posée.»

Par deux fois, le Pakistan en a appelé aux arbitrages de la Banque mondiale et de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye, comme prévu dans le texte, et les décisions des juges ont été respectées par les deux parties. L’Inde a construit une cinquantaine de petits barrages sans incidents majeurs.

Depuis 1991, le Pakistan a institué des quotas pour la répartition des ressources hydriques entre ses quatre provinces, ce qui n’empêche pas plaintes et révoltes des populations en aval.

Pour Alexandre Taithe, de la Fondation pour la recherche stratégique, «le gros problème est la politique intérieure pakistanaise. Dans le Sind, quasi désertique, la gestion de l’eau est encore féodale. Les «seigneurs» à la tête de grandes exploitations sont accusés de gérer l’eau dans leur seul intérêt.»

De plus, le réseau d’égouts et d’irrigation est mal entretenu par une administration corrompue. Le canal qui alimente Lahore charrie sacs en plastique et ordures. «Certes, nous devons améliorer notre gestion de l’eau, s’agace le ministre pakistanais des Finances, Ishaq Dar. Mais cela ne donne pas le droit à l’Inde de faire ce qu’elle fait.»

Peu à peu, les inondations régulières, qui ont fourni au Punjab sa terre si fertile, se sont faites rares. Sardar Nawaz, le jeune maire de Bhaini Dilwan, explique: «Nous avons eu une inondation catastrophique en 1988, avant que l’Inde ne construise ses réservoirs. Depuis, l’eau de la Ravi a tant baissé que les pêcheurs n’ont plus eu de quoi manger. L’eau du sous-sol est disponible toute l’année. Mais nous devons pomper toujours plus profond, surtout qu’elle est polluée par les pesticides.»

Le gros défaut de l’accord, du point de vue pakistanais, est de n’avoir garanti aucun débit minimal à l’est. L’Inde, de son côté, s’estime lésée car elle ne bénéficie que de 40% du volume global de l’Indus. Durgar Ajaz, haute stature à l’aisance tout aristocratique, est un petit «landlord» («propriétaire») de 500 hectares près de la Sutlej: «On voit sur Google Earth que la rivière a été divisée en une myriade de canaux en Inde. La Sutlej est à sec de notre côté, et les paysans qui louent mes terres n’ont plus de quoi manger. Certes, l’Inde est dans son droit. Mais ce ne sont pas des choses que l’on fait entre voisins.»

Nouvel arbitrage

En attendant, le Pakistan a demandé un arbitrage pour un problème technique sur un projet de barrage indien, symboliquement situé sur une rivière de l’ouest. L’Inde rechigne, préférant les relations bilatérales où elle est en position de force. Mais elle n’a pas rompu les négociations ni reparlé de modifier le traité. Le ministre Ishaq Dar se veut apaisant: «On espère que les médias ont mal compris les propos de Narendra Modi et que l’on continuera à collaborer avec l’Inde sur la question de l’eau. Aucun de nos deux pays ne peut se permettre une guerre.» © Libération


 

Le changement climatique s’invite dans le conflit

Et si l’eau mettait le feu aux poudres au Cachemire? La question se pose sérieusement en raison du réchauffement climatique dans la région himalayenne. La fonte accélérée des glaciers pourrait en effet être suivie, après un temps d’inondations, d’une forte diminution des débits des rivières et d’une raréfaction des pluies, alors qu’avec la croissance démographique, les besoins en eau seront toujours plus grands dans cette région. «Il y a une limite à ce que la nature peut fournir», affirme le Pakistanais Mirza Asif Baig, commissaire des eaux de l’Indus, cité par Libération.

En 2007, le 4e rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) annonçait la fin des glaciers himalayens pour 2035. En fait, à l’époque, les données fiables manquaient cruellement. Depuis, des mesures de terrain et de nouvelles observations satellitaires ont montré que les glaciers himalayens fondent en moyenne moins vite que les autres glaciers du globe. Une étude française* publiée récemment révèle que les glaciers resteront même «quasiment à l’équilibre à l’ouest de la chaîne himalayenne», contrairement à l’est où les pertes seront rapides. Ainsi, les glaciers conserveront leur rôle de châteaux d’eau naturels pour les bassins versants occidentaux, fournissant à l’Indus et à ses affluents un bon débit pendant les mois d’été. Si ce scénario se confirme, le risque de guerre de l’eau sera alors moins «explosif». Pascal Fleury

* Les glaciers himalayens vont-ils tous disparaître 
avant 2035?, La Météorologie, No 95, novembre 2016.

 

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