La Liberté

Des manuscrits qui reviennent de loin

Ces manuscrits sont ancestraux. Certains remontent au XIIIe siècle. © Keystone-a
Ces manuscrits sont ancestraux. Certains remontent au XIIIe siècle. © Keystone-a
Pour Georges Bohas, «les barbares savent où sont leurs intérêts.» © DR
Pour Georges Bohas, «les barbares savent où sont leurs intérêts.» © DR
20.02.2015

Tombouctou • En 2012, les djihadistes qui occupent le nord du Mali mettent en scène l’autodafé des précieux manuscrits de Tombouctou. Heureusement, la grande majorité de ces documents a pu être mise à l’abri.

Kessava Packiry

Pour bien comprendre, et en résumé: les islamistes salafistes ont la haine du soufisme, un courant islamique qui prône la paix et la tolérance. De plus, les salafistes ont en horreur toute forme d’idolâtrie. Ce qui les oppose à nouveau aux soufis. Alors, en 2012, quand des islamistes radicaux prennent le pouvoir sur la ville mythique de Tombouctou, au nord du Mali, il ne peut y avoir que des dégâts. En plus d’y avoir imposé leur loi et leur terreur, les djihadistes d’Ansar Eddine, milice liée à al-Qaïda au Maghreb islamique, détruisent la majorité des mausolées de la cité «des 333 saints» musulmans. Surtout, juste avant de fuir devant les forces françaises, ils mettent en scène l’autodafé d’un certain nombre de manuscrits historiques qui ont fait la gloire culturelle de Tombouctou, la «perle du désert» érigée par les Touareg au XIIIe siècle.

Quelques semaines à peine après ce retrait, Souleymane Cissé, cinéaste malien de renommée internationale, confiait son désarroi dans une interview publiée dans «La Liberté»: «A Tombouctou, les djihadistes s’en sont pris aux manuscrits ancestraux - des traités d’astronomie, de philosophie, de mathématiques, des poèmes. On va dire, des livres ce n’est pas si grave, ce ne sont pas des êtres humains. J’estime que c’est presque aussi grave que la mort d’un homme. Un mausolée, on peut le reconstruire, mais un livre, qui va le réécrire? Ce qui était visé, c’est tout simplement la mémoire, la culture, la pensée.»

Des cartons vides

Alors, quelle est l’ampleur du désastre? «Quand nous avons vu les images à la télévision, nous avons eu très peur pour les manuscrits», raconte Susana Molins-Literas, doctorante à l’Université de Cape Town en Afrique du Sud, chercheuse pour le projet intergouvernemental «Les manuscrits de Tombouctou». Mais pour Georges Bohas, cette mise en scène a servi à «tromper l’ennemi». Professeur en langue et littérature arabes à l’Ecole normale supérieure de Lyon, il explique: «Sur les images, on voit que les islamistes brûlent surtout des cartons vides.»

A la tête d’une collection qui édite des traductions en français des manuscrits de Tombouctou, aux Editions du CNRS, le chercheur poursuit: «Des manuscrits ont brûlé, certainement. Mais je suis convaincu que la majorité des manuscrits disparus a été volée pour être revendue à des trafiquants d’antiquités. A moins qu’ils ne soient bêtes, les barbares savent où sont leurs intérêts.» Un avis que partage également Susana Molins-Literas.

En tout, rapporte Georges Bohas, 4200 manuscrits ont disparu. Et ils concernent tous ceux qui étaient entreposés dans la bibliothèque nationale Ahmed Baba - alors qu’il existe 45 bibliothèques privées dans la région. C’est là, dans le nouveau centre de cette bibliothèque, inauguré en 2009, que les djihadistes avaient installé leur quartier général. «Il était donc impossible d’accéder à ces manuscrits pour les mettre à l’abri», commente Georges Bohas.

Si on fait les calculs, 4200 manuscrits, c’est 10% du fonds initial de la bibliothèque Ahmed Baba. Les 35 000 ouvrages qui étaient restés dans les anciens locaux ont tous pu être sauvés, raconte le professeur. Enfin, selon le décompte minutieux effectué par Banzoumana Traoré, responsable scientifique d’une des bibliothèques privées, il existerait en tout près de 440 000 manuscrits. Selon l’Unesco, l’organisation des Nations Unies pour la culture, 90% de ces documents ont pu trouver refuge dans la capitale malienne Bamako. «C’est la conséquence positive de l’occupation djihadiste: nous avons enfin pu connaître le nombre exact de manuscrits qui se trouvaient dans les bibliothèques de Tombouctou. Il en reste bien sûr un certain nombre aux mains de petits propriétaires, mais il est très difficile d’en évaluer le nombre», relève Georges Bohas.

«Au péril de leur vie»

L’exfiltration des manuscrits vers Bamako a pu se faire grâce à l’aide de la population, sous l’impulsion de l’ONG Sauvegarde et valorisation des manuscrits pour la défense de la culture islamique, que préside Abder Kader Haïdara. «C’est un travail incroyable que ces hommes et ces femmes ont réalisé. Ils ont pris des risques au péril de leur vie! Ceci mérite d’être salué», insiste Lazare Eloundou Assomo, représentant de l’Unesco au Mali.

Georges Bohas, qui s’est souvent entretenu avec Abder Kader Haïdara, rapporte: «Dès le mois d’août 2012, en voyant à la télévision brûler une mosquée et une bibliothèque en Libye, Abder Kader Haïdara avait pris conscience du danger.» Mais comment évacuer les manuscrits sans attirer l’attention des djihadistes? «Nous avons mis les manuscrits dans de petites cantines ou dans des valises et nous en mettions deux ou trois dans de vieilles voitures», confie le Malien à Georges Bohas. Les précieuses cargaisons étaient acheminées jusqu’à Mopti, ville bordière du fleuve Niger, puis transbordées à bord de petits bateaux. Plus à l’ouest, à Djenné, la marchandise était chargée en toute discrétion sur des 4x4, pour être dirigée vers Bamako.

Ce travail de fourmi s’est achevé le 5 février 2013. «Un travail qui, sous la direction d’Abel Kader Haïdara et de son adjoint Banzoumana Traoré, a mobilisé une centaine de personnes», salue Georges Bohas. «Il a donc fallu six mois au cours desquels les deux hommes, constamment harcelés par les journalistes et les représentants de l’Unesco, ont gardé le secret pour protéger leur personnel et ceux qui les ont aidés, s’en tenant à leur version officielle: «Ne vous en faites pas, les manuscrits sont en sécurité en un lieu secret».

> Voir aussi le documentaire «Sur la piste des manuscrits de Tombouctou», dimanche sur RTS2.

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Un patrimoine à reconstruire

Carrefour du savoir, Tombouctou a été une cité lumière qui a rayonné aux XVe et XVIe siècles. Les intellectuels venaient de loin pour franchir les portes de cette ville, afin de parfaire leurs connaissances. La cité, qui compte près de 30'000 habitants, en avait 100'000 autrefois, dont 25'000 étudiants. L’aura de Tombouctou a pâli avec le temps, mais les manuscrits témoignent toujours de sa grandeur passée.

Ces manuscrits n’ont pas toujours été conservés dans les meilleures conditions. Mais l’air sec et les très rares précipitations de la région ont permis à ces documents de papier de rester plus ou moins intacts. A Bamako, où 90% de ces documents se trouvent aujourd’hui, les conditions hydrologiques ne sont pas les mêmes. Lors d’une conférence tenue fin janvier, l’Unesco s’est alarmée. Selon l’organe des Nations Unies pour la culture, qui a classé Tombouctou au Patrimoine mondial en 1988, il est «impératif de renforcer les conditions de conservation» de ces documents. Parmi les mesures à prendre d’urgence: la confection de boîtiers pour les manuscrits et l’accélération de leur numérisation. Préoccupant? Lazare Eloundou Assomo, représentant de l’Unesco au Mali, tient à rappeler l’essentiel: «Ces manuscrits ont été exfiltrés pour être préservés. Ils sont aujourd’hui sains et saufs. C’est ce qu’il faut retenir.»

Parallèlement, l’Unesco s’est inquiétée du sort des mausolées détruits: seize tout de même. «Nous avons un plan d’action global, qui concerne aussi bien les manuscrits que les mausolées, pour un montant de plus de 10 millions de francs, dont 1 million fourni par la Suisse, indique Lazare Eloundou Assomo. Pour l’heure, nous n’avons pu réunir que 3 millions, pour les actions les plus urgentes.» La reconstruction des mausolées a commencé en mars 2014. «C’est une première étape qui nous a permis de bien comprendre la complexité du travail, le matériel utilisé, la manière de construire, les coûts envisagés. A ce jour, deux mausolées ont pu être reconstruits. Nous lançons la deuxième étape pour les quatorze autres le 24 février.»

Quant aux manuscrits, ils retourneront à terme à Tombouctou. «C’est là qu’ils doivent être. C’est la seule richesse de Tombouctou, souligne le professeur Georges Bohas. Mais cela ne se fera pas avant quatre ou cinq ans à mon avis: il s’agit d’abord d’être sûr que la région soit sécurisée.» KP

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Le roman d’Alexandre

Documents juridiques, littéraires ou historiques, ouvrages scientifiques touchant à tous les domaines des sciences arabes (philosophie, médecine, astronomie, mathématiques, chimie, musique,…): la richesse contenue dans les manuscrits de Tombouctou est inestimable! Professeur de langue et littérature arabes à l’Ecole normale supérieure de Lyon, Georges Bohas explique combien il est précieux de pouvoir étudier de tels textes: «Ces documents permettent de réécrire toute l’histoire de l’Afrique. Ils offrent cette possibilité de renouveler considérablement une historiographie longtemps élaborée à partir des seules archives coloniales.»

Et il reste beaucoup à découvrir. Selon Lazare Eloundou Assomo, représentant de l’Unesco au Mali, 95% des manuscrits de Tombouctou n’ont pas encore été étudiés. Quand ils le sont, il y a parfois de belles surprises à la clef. En 2009 à Tombouctou, Georges Bohas croyait avoir dans ses mains un document de droit. «Plus je feuilletais les pages, plus je me disais qu’il n’y avait rien de juridique là-dedans: ce livre racontait l’histoire d’Alexandre le Grand! C’était un gros morceau!» Un récit populaire, qui traite de la vie romancée du roi macédonien et que le professeur a traduit puis publié*.

«C’est aussi la mission des chercheurs: sauver de l’oubli ces documents, les traduire et les faire découvrir au public. C’est important», soutient Georges Bohas. KP

* «Le roman d’Alexandre à Tombouctou», aux Editions Actes Sud.

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