Une secte? Un terme «réducteur»

Une secte? Un terme «réducteur»
Une secte? Un terme «réducteur»


25.10.2014

Etat Islamique • Alors que le groupe extrémiste tente d’imposer sa vision de la religion à ses soumis, de nombreux experts n’hésitent pas: pour eux, l’EI est une secte. Vraiment? L’avis de Jean-François Mayer.

Kessava Packiry

De plus en plus d’experts, invités sur les plateaux télé ou dans les médias, n’hésitent pas à qualifier l’Etat islamique (EI) de secte, à l’instar de Boko Haram. L’historien Jean-François Mayer ne va pas dans ce sens.

Fondateur et directeur de l’Institut Religioscope - un site indépendant qui offre des informations et études sur le rôle et la place des religions dans le monde actuel -, rédacteur associé de «Religion Watch», une lettre d’information sur les tendances religieuses contemporaines, le Fribourgeois livre son décryptage.

- Vouloir qualifier l’Etat islamique de secte, c’est aller un peu vite en besogne selon vous?

Jean-François Mayer: Certains traits de l’Etat islamique (et d’ailleurs d’autres groupes islamistes ou salafistes) présentent des ressemblances indéniables avec les contours classiques de la secte, au sens sociologique, et non polémique. A savoir: l’exclusivisme; la conviction d’appartenir au groupe des purs (ce qui, d’ailleurs, fait une partie de l’attrait de l’EI parmi ceux qui sympathisent avec lui); l’affirmation intransigeante d’offrir la seule authentique interprétation du message.

- Mais vous restez réticent à utiliser le mot…

Si on parle de «secte» dans un média, le lecteur percevra cela comme une définition, et non comme un outil d’analyse parmi d’autres. Or ce n’est pas si simple. J’analyse l’EI en termes politico-religieux. Si vous me demandez de définir l’Etat islamique, je répondrai: tentative de création d’un Etat totalitaire s’appuyant à la fois sur les ressources idéologiques du djihadisme (et de certains aspects du salafisme ainsi que de l’islamisme, au sens politique pour ce dernier) et sur les ressentiments régionaux de populations sunnites.

Ce qui lui donne un double ancrage, à la fois dans les cercles internationaux djihadistes, en concurrence avec d’autres courants, et dans des groupes locaux (notamment tribaux, avec lesquels sont passées des alliances). C’est un groupe extrémiste, ultra-idéologique, oui. Mais le terme de secte est réducteur, et ne permet pas de comprendre le phénomène.

- Un phénomène qui vous étonne?

Ce qui est mis en application par l’Etat islamique est déjà discuté sur les forums et les réseaux sociaux depuis de nombreuses années. Mais qui aurait pensé il y a dix ans qu’un groupe ayant un projet d’Etat prendrait le contrôle d’un territoire, avec la volonté délibérée de rompre avec l’ordre et le droit international? Al Qaïda avait esquissé un tel projet au Yémen, mais sans réussir à le concrétiser durablement.

L’Etat islamique a pris le monde de court. J’ai été sidéré quand j’ai vu des photos de contraventions infligées par les hommes de l’EI aux voitures mal parquées! Nous pensons que ce sont des fous de Dieu». Mais les «fous de Dieu» ont aussi leurs contractuels…

- Revenons à la secte, et aux termes qui lui sont souvent associés: endoctrinement, manipulation, lavage de cerveau… Cela ne correspond-il pas à l’appel au djihad lancé par l’EI?

Il y a des jeunes sensibles à ces idées. A 15-16 ans, on peut être en quête d’aventure, de rébellion. Quoi de plus rebelle que l’EI, le djihad! C’est de l’ordre du fantasme, de la transposition de jeux vidéo ou de l’exaltation face à la propagande djihadiste sur les réseaux sociaux. Mais il y a une autre catégorie de personnes, un peu plus âgées, parfois fraîchement converties, qui partent là-bas d’elles-mêmes, avec leur libre arbitre. «La radicalisation n’est pas un lavage de cerveau», déclarait récemment au «Guardian» le philosophe Julian Baggini.

- En réponse au désarroi de ces familles qui ont justement vu leur fils partir faire le djihad, l’anthropologue française Dounai Mouzar a créé cette année le Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam. Le terme vous heurte-t-il?

Il y a de la cohérence dans son discours. Pour elle, l’EI est clairement à séparer de l’islam. En ce sens, elle rejoint un peu l’approche théologique de la notion de secte: des groupes qui se séparent d’une Eglise et de la «sainte doctrine». Je comprends sa logique, et celle des familles qui trouvent dans la grille interprétative de la dérive sectaire une réponse à ce qui leur semble incompréhensible: la radicalisation de leurs enfants. Mais a-t-on besoin d’une telle grille? Non, car c’est rajouter une couche explicative sans vraiment mieux comprendre ce qui se produit. On peut parler de manipulation, comme pour toute propagande, mais je ne vois pas où il y a une «dérive sectaire».

- En clair, nous avons trop tendance à utiliser le mot secte à tort et à travers?

Comme je le disais, au départ, le mot avait une signification assez claire en théologie ou en sociologie des religions. Mais en cinquante ans, le terme a évolué. Je l’ai vu s’étendre par cercles concentriques, jusqu’à créer une superposition de significations autour d’un même mot. Aujourd’hui, la secte connote une idée de dangerosité, d’extrémisme, de «dérives sectaires». Cela devient un problème de l’utiliser comme outil d’analyse. Il y a une vingtaine d’années, j’utilisais sans hésiter ce mot, dans un sens technique et non polémique: je suis aujourd’hui plus prudent. Mais je ne me fais aucune illusion: le mot circulera toujours dans les débats publics. Il est court, évocateur, et il paraît donner un sens à quelque chose.

> D'autres analyses de Jean-François Mayer peuvent être consultées en suivant les liens suivants:
«Du djihadisme à la violence dérégulée»
«Analyse: djihadisme et "dérives sectaires"»
«Entre djihad, administration et apocalypse: réflexions sur l’«État islamique»

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