«C’est l’esprit et la signature même du «Temps» que l’on perd»

11.09.2014

Médias • Le projet de Ringier pour «Le Temps» court-il à l’échec? Il y aura-t-il des licenciements? Le journal gardera-t-il sa qualité? Aurait-il été préférable que Tamedia reprenne «Le Temps»? Interview d'Eric Hoesli qui fut le premier rédacteur en chef du «Temps» à sa naissance en 1998 et également ancien rédacteur en chef de «L’Hebdo».

Propos recueillis par Pierre-André Sieber

- On a entendu le chiffre de 20 suppressions de postes dans l’administratif et une quinzaine chez les journalistes. Or, pas de trace de ces chiffres ni dans le communiqué de presse ni dans les propos tenus lors de l’information à la rédaction. Votre analyse?

Eric Hoesli: Le projet présenté repose sur une intégration de plusieurs rédactions et sur une réduction de postes. Les cadres du «Temps» qui ont vu ce plan le confirment. Même si l’on ne sait pas quels secteurs seront touchés ni quelle ampleur aura cette réduction des ressources, elle paraît décidée.

- Quelle en sera la conséquence? 

EH: Je vois mal comment en réduisant les effectifs et réalisant l’intégration de plusieurs rédactions, on pourra garder la qualité et la substance qui sont celles du «Temps». Ce plan n’a qu’une seule finalité: faire des économies en disant le moins possible ce que l’on va faire par souci de diplomatie. A aucun moment dans ce projet, on ne parle de renforcer la substance du journal, ni de la nécessité d’investir pour transformer «Le Temps» en un media digital digne de son temps et de sa région. L’objectif consiste me semble-t-il à retrouver les millions investis par les actionnaires pour le rachat du journal, contrairement à l’offre des Amis du Temps qui voulait investir ces millions dans un renforcement. Cela me laisse plus que perplexe.

- Vous ne croyez pas à la conception de cette newsroom «Le Temps», «L’Hebdo» et «Edelweiss» ?

EH: On va mettre dans une même salle trois rédactions avec trois rédacteurs en chef , soustraire une vingtaine de personnes et on nous fait croire que le résultat final sera mieux qu’avant ?  C’est la multiplication des pains ! Je ne comprends pas qu’un groupe de presse puisse imaginer cela pour des titres aux identités si définies et différentes.

La communauté de lecteurs d’un journal comme «Le Temps» est attachée à son  identité que l’on perd avec ce projet de newsroom. On transforme le titre en usine à créer de l’info, avec des chefs de gare censés diriger les contenus vers les différents titres. C’est l’esprit et la signature même du titre que l’on perd.

- Est-ce un tournant?

EH: Oui, sans conteste. C’est un risque d’atrophie tout à fait réel pour Le Temps, et pour la Romandie, le risque de perdre un titre stratégique. «Le Temps» a une nature tout à fait particulière: c’est un forum pour les idées qui naissent dans les cantons romands et une voix romande vers l’extérieur, la Suisse alémanique comme l’étranger. Cette situation est extrêmement inquiétante. A l’origine du «Temps» en 1998 (Eric Hoesli en a été le premier rédacteur en chef, comme il a été aussi rédacteur en chef de «L’Hebdo», n.d.l.r.), nous avions pour mandat de faire un journal de qualité. «Le Temps» n’avait pas pour devoir d’amasser une fortune mais il devait assurer son avenir. C’était un projet aussi civique qu’économique. La priorité des actionnaires semble avoir changé : désormais il s’agit d’abord d’économiser. Est-ce pour retrouver les 9,2 millions qu’ils ont investis pour racheter «Le Temps»? 

- Le message qui a été donné par Ringier à la rédaction, c’est de vouloir associer l’équipe du  «Temps» dans le projet et de souligner que les détails n’en sont pas encore définis. Vous y croyez?

EH: Pourquoi alors ne pas indiquer clairement quels sont les objectifs et les économies prévues ? Pourquoi ne pas faire part à la rédaction du projet qui a été communiqué notamment à la direction du Temps et à sa rédaction en chef ? La directrice et le rédacteur en chef ont refusé de s’y associer parce qu’ils considèrent que ce plan n’est pas réaliste et qu’il met en danger le titre. Ils quittent Le Temps. Je ne pense pas, connaissant ces deux professionnels qu’ils prennent une décision aussi grave à la légère.

- Aurait-il été préférable que Tamedia reprenne «Le Temps»?

EH: L’issue aurait été la même parce que la logique est hélas la même. La solution aurait été d’avoir un actionnariat romand capable de s’adapter aux exigences d’un marché très difficile, si possible adossé à un groupe de presse. C’était l’esprit de la proposition des Amis du Temps, prêts à investir dans l’avenir de ce titre.

- Le projet de Ringier court-il à l’échec?

EH: On peut être surpris et assister à un miracle. J’aimerais y croire. Le danger est que «Le Temps» perde encore de la substance, que les lecteurs abandonnent le titre. Tout le monde convient que des efforts seront encore nécessaires: mais encore faut-il disposer d’une stratégie crédible, qui tienne compte de l’importance de ce titre pour la Suisse romande, et être prêt aussi à investir dans la digitalisation du titre. Imaginer qu’on va pouvoir pressurer ce titre pour en tirer des revenus dans les années à venir me paraît illusoire et dangereux pour son existence. 

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