Fribourg/Gruyère • A l’heure actuelle, il n’existe que deux bassins olympiques couverts en Suisse, à Zurich et Genève. De nombreux projets n’ont jamais vu le jour, notamment en raison des coûts d’exploitation très élevés.
Il y a quelques jours, la ville et le canton de Fribourg dévoilaient leur projet de piscine olympique couverte à Saint-Léonard. Isabelle Chassot, la ministre du Sport, en profitait pour rappeler – ce n’est pas nouveau – que le canton ne soutiendra la construction que d’un seul bassin de 50 mètres couvert. A Fribourg donc, selon toute vraisemblance puisque le projet de la capitale semble plus avancé que celui de Centre sportif régional en Gruyère. Ce qui n’a pas empêché le nouveau préfet de la Gruyère Patrice Borcard, par ailleurs ancien collaborateur scientifique d’Isabelle Chassot, de réaffirmer que «nous (ndlr, la Gruyère) conservons l’ambition d’avoir une piscine de 50 mètres» («LL» du 25 janvier).
Le canton de Fribourg a-t-il réellement besoin de deux bassins couverts de 50 mètres? N’y aurait-il pas là un réflexe d’orgueil typiquement gruérien ou une attitude de grenouille face au bœuf, comme l’a si adroitement imagé Jean de La Fontaine? Immersion dans le monde des piscines olympiques.
D’ailleurs, que se cache-t-il réellement derrière l’expression piscine olympique? Ce titre est décerné à un grand bassin de 50 mètres de long, par opposition aux «petits» bassins de 25 mètres. La largeur d’une piscine olympique doit être de 25 mètres pour permettre de la diviser en huit lignes, ou couloirs. Peuvent ensuite s’y tenir des compétitions nationales et internationales.
«En Suisse, nous n’avons que deux bassins qui correspondent à ces critères et qui permettent d’organiser les compétitions nationales de natation», éclaire Barbara Moosmann, directrice générale de la Fédération suisse de natation (FSN). L’un est à Zurich, l’autre à Genève.
Mais l’offre devrait bientôt s’étoffer puisque deux projets de bassins olympiques couverts sont très avancés. L’un à Lausanne (Métamorphose), l’autre à Winterthour. «Le projet de Lausanne présente de nombreux avantages à nos yeux. Il sera accessible pour les quatre sports (ndlr, natation, waterpolo, plongeon et natation synchronisée), il est nécessaire pour la région romande – la FSN est structurée en cinq zones: Suisse romande, Suisse centrale ouest, Suisse centrale est, Suisse orientale et Suisse italienne – et il se situera dans une ville de sports», argumente Barbara Moosmann.
«Le projet Métamorphose recevra 4 millions de francs de la Confédération» (ndlr, son coût total est estimé à 80 mio de fr.), confirme Hans-Jörg Birrer, responsable de la gestion du fonds de la Conception des installations sportives d’importance nationale (CISIN) à l’Office fédéral du sport de Macolin. Fribourg pourra-t-il aussi en bénéficier? «Il est trop tôt pour le dire. La CISIN IV est en préparation et si tout se passe bien, un nouvel arrêté fédéral verra le jour d’ici la fin de l’année avec un programme de financement (ndlr, un total de 94 millions de fr. a déjà été approuvé par le parlement depuis 1998 pour 50 installations). Mais si le projet de Fribourg aboutit, il sera proche de Lausanne. Ce sera donc difficile. Une chose est sûre, il est exclu de subventionner Fribourg et Bulle», indique Hans-Jörg Birrer.
Barbara Moosmann et Hans-Jörg Birrer restent prudents et ne cachent pas que les projets de construire des bassins olympiques couverts ont été légion ces dernières décennies en Suisse. Mais la plupart se sont évaporés dans l’air, tels des chimères, le plus souvent en raison du coût de construction. Puis d’exploitation. Car un bassin – grand ou petit – nécessite des reins solides. «Les déficits d’exploitation d’une piscine empêchent les projets privés d’aboutir, comme à Gottéron-Village», rajoute Hans-Jörg Birrer.
Ainsi la piscine des Vernets à Genève – qui se compose en intérieur d’un bassin olympique, d’un bassin non-nageurs de 25x10 mètres, d’une pataugeoire et à l’extérieur d’une fosse de plongeon et d’une autre pataugeoire – a enregistré pour 2011 un déficit d’exploitation de près de 2 millions de francs, entièrement pris en charge par la ville, pour un total de charges de 3,3 millions de francs. Et pourtant les entrées n’ont pas manqué.
Jérôme Faas, conseiller de direction au Département de la culture et du sport de la ville de Genève, communique qu’en 2011 la piscine des Vernets a totalisé plus de 312000 entrées, dont plus de 25000 provenaient d’écoles et collectivités. Précisons encore que l’eau sanitaire de la piscine est chauffée grâce à l’énergie dégagée par la machinerie de la patinoire toute proche.
A Lausanne, le constat est du même acabit. Là, le bassin principal de Mon-Repos n’est long que de 25 mètres. Il est complété par une fosse de plongeon profonde de quatre mètres et d’un bassin non-nageurs. «En moyenne, le total annuel des charges d’exploitation se monte à 2 mio de francs et nos recettes à 1 mio de francs, ce qui engendre un excédent de charges d’environ 1 mio de francs», détaille Christian Barascud, gérant des piscines de la ville de Lausanne. Un peu plus de 240000 entrées y ont été recensées en 2011.
Le canton de Fribourg, qui ne compte même pas 300000 habitants, se distinguera-t-il en accueillant deux bassins de 50 mètres couverts, distants de moins de 30 kilomètres, alors que d’autres cantons bien plus peuplés ne sont pas en mesure d’offrir cela à leurs habitants? A titre d’exemple, la ville de Lausanne mise sur une population de 250000 habitants – «un Grand Lausanne allant jusqu’à Cossonay», détaille Christian Barascud – pour construire son premier bassin olympique couvert à Vidy.
Il est indéniable que le besoin en piscines couvertes publiques est immense dans le canton de Fribourg. Mais au vu de la situation en la matière dans le reste du pays, il paraît pour le moins ardu de justifier la construction de deux grandes piscines couvertes en terres fribourgeoises, alors qu’un bassin de 50 mètres dans la capitale et un second de 25 mètres dans le chef-lieu gruérien combleraient déjà de très nombreux nageurs. I
Il n’y a qu’à regarder l’infographie ci-dessus pour se douter qu’il y a un problème… Pourquoi la Suisse ne possède-t-elle que deux piscines olympiques couvertes? Parce que ça coûte cher, à construire – 34 millions prévus pour le projet de Fribourg, 80 millions à Lausanne – et à entretenir. Il n’est d’ailleurs pas rare d’entendre qu’une piscine n’est jamais rentable. Pourquoi donc? «Une piscine peut être rentable», rétorque Christian Barascud, le gérant des piscines de la ville de Lausanne. Et de renvoyer aux centres aquatiques et aux bains thermaux qui, en règle générale, tirent correctement leur épingle du jeu. «Mais pour s’en sortir, ils n’hésitent pas à pratiquer des prix d’entrée très élevés», poursuit Christian Barascud. «Alors que les communes ont vocation d’encaisser des prix d’entrée qui restent raisonnables, entre 4 et 6 francs.» Parce qu’une piscine communale doit être accessible à tous, et qu’elle doit encourager les gens à faire du sport. «Nous avons fait l’exercice pour la piscine extérieure de Bellerive (ndlr, au bord du Léman). Actuellement le prix d’une entrée adulte est de 5 fr. 50. Pour arriver à l’équilibre financier, nous devrions facturer l’entrée entre 13 et 15 francs!», note Christian Barascud…
Fribourg a dévoilé la semaine dernière son projet de piscine et patinoire de Saint-Léonard («LL» du 24 janvier). Mais que devient réellement le projet de Centre sportif régional voulu en Gruyère et qui est en concurrence, tout du moins pour la piscine? «Il avance», assure Charles Morel, président de la Commission du centre sportif. Le lieu où il pourrait être édifié n’est cependant pas arrêté – trois sites sont toujours en compétition: Broc (Marches), La Tour-de-Trême (Ronclina) et Bulle (Perreire). Quant à son coût, il est toujours estimé à 75 mio de francs. «Actuellement nous avons lancé un appel d’offres public pour choisir un prestataire principal qui réalisera les dernières analyses de notre business plan et nous conseillera sur le financement des infrastructures», poursuit Charles Morel.
Qui assure «qu’une piscine de 50 mètres est nécessaire dans notre projet. Notre concept est vraiment très différent de celui de Fribourg, qui vise le sport de pointe et l’élite. Nous, nous voulons nous adresser aux sportifs locaux, aux écoliers et aux camps d’entraînement, comme Jeunesse+Sport. C’est pour cela que nous avons besoin d’un hôtel et d’un restaurant. A mon sens ces deux projets ne sont pas les mêmes et l’un n’exclut pas l’autre», souligne Charles Morel.
Reste que de nombreuses communes gruériennes se montrent très réticentes à participer au financement de ce centre, qui ne bénéficierait de surcroît – pour la piscine – ni du soutien de la Confédération, ni de celui du canton si le projet de Fribourg aboutit. «Mais le partenariat privé-public que nous envisageons partagerait les risques de construction et d’exploitation. Et notre business plan nous indique que notre centre serait à l’équilibre financier après trois ans», rappelle Charles Morel.