Elevage • Les paysans mènent un combat de Sisyphe contre les effets du froid qui gèle les abreuvoirs, les machines à traire et les évacuateurs de fumier.
Dans toutes les campagnes fribourgeoises et vaudoises, on ne parle que de lui: ce froid persistant qui transforme la vie des éleveurs en combat de Sisyphe contre les effets du gel.
Il bloque les abreuvoirs, neutralise les machines à traire et paralyse les évacuateurs de fumier. Il s’empare également des conduites d’eau des maisons d’habitation et terrasse les pompes des systèmes de chauffage. «J’ai fait huit visites d’exploitations aujourd’hui», relève un contrôleur vaudois. «Partout, il y avait des problèmes dus au gel. Une famille n’avait plus d’eau depuis trois jours!»
Les étables froides, selon la terminologie de Berne pour les stabulations ouvertes, n’ont jamais si bien porté leur nom. «Matin et soir, nous devons dégeler les abreuvoirs avec de l’eau chaude», témoigne Christine Philipona, de Vuippens. Malgré un circuit d’alimentation où l’eau tourne en permanence, elle gèle dans le raccordement de l’abreuvoir.
Et c’est encore un moindre mal: dans de nombreuses étables, c’est toute la conduite qui est prise par la glace. «On doit dégeler au chalumeau, ou avec un fœhn à haute température», explique l’un d’eux. Autre solution: passer de l’électricité dans la conduite avec un appareil spécial. Les vibrations fragmentent la glace. Une solution mise en œuvre par les installateurs sanitaires, qui croulent sous les demandes (voir ci-dessous).
Nombreux sont les paysans qui n’ont pas d’autre choix que de sortir les bêtes pour les abreuver dans un bassin extérieur préalablement rempli. En prévoyant large: une vache laitière peut boire jusqu’à 80 à 100 litres par jour.
Autre problème lié au gel, l’évacuation automatique des rejets par un système de racloir entraîné par un moteur. «En quinze minutes, une bouse de vache est figée», constate Jean-Philippe Yerly, d’Echarlens. Les racloirs électriques patinent, puis déclarent forfait. «Cela a commencé samedi matin. Dimanche tout était figé, et ce matin (lundi), c’est encore pire», déplore l’éleveur. Le fumier gelé s’entasse, et les agriculteurs l’évacuent tant bien que mal, au chargeur frontal s’ils peuvent pénétrer avec un tracteur dans l’étable, ou à la brouette. Mais quand il s’agit de mettre au propre une centaine de vaches, la tâche est colossale. Et elle s’ajoute à d’autres désagréments, comme le dégel de tout ou partie du système de traite avant de pouvoir s’en servir.
Cela fait dix ans que les vaches de Jean-Philippe Yerly sont en stabulation libre, mais c’est la première fois que la situation est aussi catastrophique. «Bien sûr, on a déjà eu des moins 20 degrés, mais cela ne durait pas.» Avec le froid qui persiste, «on prend un coup au moral», avoue l’agriculteur.
Les vaches, elles, semblent bien supporter. Ces températures sibériennes les laissent, si l’on ose dire, froides. Les services vétérinaires assurent que pour autant qu’elles soient à l’abri de l’humidité et du vent, elles ne ressentent pas les morsures du froid.
En revanche, notent les éleveurs, elles paraissent endormies, et l’énergie qu’elles mettent pour se réchauffer est perdue pour la production laitière. Neuf éleveurs sur dix sont touchés, assurent les professionnels. Et ceux qui ont mis en place des parades ne dorment pas mieux pour autant. «On a placé des chauffages d’appoint, au gaz, au mazout et à l’électricité, mais on se relève la nuit pour surveiller, on craint par-dessus tout un incendie, mais aussi une panne de courant», évoque Jean-Philippe Yerly.
Parmi la minorité d’agriculteurs qui échappent aux tribulations dues au gel figure Michel Castella, de Sommentier. «Je n’ai pas écouté les autorités cantonales et fédérales, qui donnent des directives tout en étant bien au chaud dans leur bureau. J’ai pris des dispositions pour mettre mon bâtiment hors gel et lui permettre de résister à des températures de moins vingt degrés. J’ai dû me battre, mais je ne voulais pas vivre la situation où tout gèle sur place, que connaissent actuellement beaucoup d’éleveurs».I
«On est débordés, submergés». Les entreprises sanitaires n’ont qu’une réponse. Depuis vendredi, week-end compris, elles courent d’un sinistre à l’autre. Patron de Saniclean Sàrl à Romont, Dominique Suard a six équipes sur le terrain en permanence. La bise s’est engouffrée partout, gelant boilers et tuyaux, dans des fermes, des habitations et des immeubles en chantier raccordés au réseau d’eau. Pour dégeler, outre la panoplie du plombier, il faut de la patience: entre une et trois heures pour venir à bout
d’un tuyau gelé, précise le spécialiste. Et après les surprises du gel, le radoucissement risque de révéler des conduites éclatées sous la poussée de la glace.
Dominique Suard livre quelques conseils: fermer les sauts-de-loup, isoler les conduites, recourir à des chauffages d’appoint. Laisser couler un filet d’eau limite les risques de gel. Et quand c’est déjà gelé, ne pas verser d’eau bouillante mais passer toute la conduite au sèche-cheveux.