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Histoire vivante

Ces «bons offices» qui font l’histoire

Le Bernois Jacob Stämpfli, ancien conseiller fédéral (1855-1863) et ancien juge fédéral, a tenu un rôle prépondérant dans une Cour d’arbitrage. © Dessin DR
Le Bernois Jacob Stämpfli, ancien conseiller fédéral (1855-1863) et ancien juge fédéral, a tenu un rôle prépondérant dans une Cour d’arbitrage. © Dessin DR


08.02.2019

Depuis un siècle et demi, la Suisse est régulièrement sollicitée pour aplanir des conflits internationaux

Pascal Fleury

Diplomatie » Il y a quarante ans, au lendemain de la Révolution iranienne, plusieurs centaines d’étudiants envahissent l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran. Ils exigent que le shah Mohammad Reza Pahlavi, qui a été destitué par l’ayatollah Khomeyni et séjourne à New York pour des raisons de santé, leur soit livré pour être jugé. Durant 444 jours, du 4 novembre 1979 au 20 janvier 1981, 56 diplomates et civils américains sont retenus en otage. Le président Jimmy Carter réplique en bloquant les importations de pétrole, en expulsant de nombreux ressortissants iraniens des Etats-Unis et en gelant les fonds iraniens dans les banques américaines.

La Suisse va se retrouver au centre de cette grave crise, qui a marqué un tournant dans les relations irano-américaines et se prolonge encore aujourd’hui. Sollicitée par Washington comme «puissance protectrice» pour protéger les intérêts américains menacés en Iran, elle va offrir ses bons offices, déployant des efforts diplomatiques exceptionnels et devenant de facto responsable du bien-être des otages.

Essuyer les plâtres

L’ambassadeur suisse à Téhéran Erik Lang va non seulement officier comme «facteur» pour les missives qui passaient de Washington, via Berne, au Ministère des affaires étrangères iranien, mais aussi maintenir le contact avec le chargé d’affaires américain captif, Bruce Laingen. «J’étais le seul à pouvoir y aller régulièrement, deux ou trois fois par semaine. J’avais portes ouvertes», raconte le diplomate suisse dans le documentaire Ambassade de Daniel Wyss, présenté en janvier dernier aux Journées de Soleure et programmé ce dimanche sur RTS deux.

Après l’échec d’un premier accord pour libérer les otages, le président Carter envoie un commando pour tenter de les délivrer par la force. Mais l’opération Eagle Claw se solde par un cuisant échec, un hélicoptère s’écrasant dans le désert. C’est à nouveau l’ambassadeur Lang qui doit essuyer les plâtres, obtenant le rapatriement des huit soldats décédés. Finalement, avec le concours diplomatique de l’Algérie, tous les otages peuvent être libérés sains et saufs. Depuis lors, la Suisse n’a cessé de représenter les intérêts américains en Iran.

Longue tradition

Cette confiance, la Suisse l’a gagnée grâce à sa longue tradition de médiatrice au service d’intérêts étrangers. Neutre, sans passé colonial, dotée d’un système démocratique basé sur l’échange et le compromis, elle est intervenue comme puissance protectrice dès la guerre franco-allemande de 1870-1871. Elle défend alors en France les intérêts du Royaume de Bavière et du Grand-Duché de Bade. En 1872, elle contribue aussi à la signature à Genève du premier traité d’arbitrage international, le traité de l’Alabama, entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne (lire ci-dessous).

Dès lors, la Suisse se voit confier de nombreux mandats diplomatiques pour représenter des intérêts étrangers lorsque deux Etats rompent leurs relations. En 1943-1944, cette activité atteint son apogée avec 219 mandats. La diplomatie suisse est particulièrement sollicitée lors de la crise de Suez (1956), de la révolution cubaine (1959) ou de la guerre des Six Jours (1967).

Les diplomates suisses s’engagent aussi en faveur du règlement de conflits dans le monde en facilitant le dialogue ou en intervenant comme médiateurs. Par exemple entre la France et l’Algérie (1962) ou entre l’Arménie et la Turquie (2009). «La Suisse ne possède pas les clés de toutes les portes, mais elle détient un savoir-faire indéniable en ingénierie diplomatique. Sa force, c’est le dialogue et son instauration, ainsi que sa capacité à prendre des risques raisonnables», observe l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey(1). La Suisse se profile également de longue date comme Etat hôte pour accueillir des négociations et des conférences de paix.

Professionnalisation

Dans un rapport(2) publié en décembre dernier, le Conseil fédéral souligne que dans un monde en proie à une recrudescence des conflits, le paysage de la médiation continuera à se diversifier. Pour poursuivre sa tâche de promotion de la paix, ancrée dans la Constitution fédérale, la Suisse professionnalisera et renforcera ses compétences et ses capacités en matière de médiation ces dix prochaines années. Elle soutient à cet effet une formation de niveau master à la médiation dans les processus de paix, dispensée à l’EPFZ en partenariat avec l’Allemagne, la Finlande et la Suède.

«Les bons offices de la Suisse apportent une réelle valeur ajoutée. Ils servent l’image de la Suisse», précise le Conseil fédéral, notant que les activités de facilitation de dialogue et de médiation «lui valent de la bienveillance et lui ouvrent des portes, également dans d’autres domaines de la politique extérieure». Ces derniers mois, la Suisse s’est dite prête à offrir ses bons offices dans la crise catalane, dans la médiation entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ou encore dans le conflit qui oppose Nicolas Maduro et Juan Guaido au Venezuela.

1) Micheline Calmy-Rey, La Suisse que je souhaite, Editions Favre, 2014.

2) Bons offices: bilan des démarches de facilitation et de médiation de la Suisse au niveau international, Rapport du Conseil fédéral, 14 décembre 2018.

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L’arbitrage de l’Alabama, premier succès notoire

Après la guerre de Sécession, la Suisse a joué un rôle marquant dans un épineux litige entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Une médiation qui a fait date à Genève.

Une salle somptueuse de l’Hôtel de Ville de Genève porte encore son nom: l’Alabama. Le toponyme renvoie au célèbre arbitrage international qui, entre juin et septembre 1872, a permis d’aplanir un épineux litige entre les Etats-Unis d’Amérique et la Grande-Bretagne. En l’occurrence, l’Alabama n’était pas l’Etat, mais l’un des bateaux corsaires armés au profit des Sudistes par le Royaume-Uni pendant la guerre de Sécession (1861-1865). La corvette, sous le commandement de Raphael Semmes, a capturé plus de soixante navires marchands de l’Union, les coulant avec leur cargaison, freinant ainsi l’importation des matières premières nécessaires à l’industrie de guerre nordiste.

Après la guerre civile, les Américains reprochent aux Anglais d’avoir manqué à leurs obligations de neutralité. Ils réclament une somme colossale à titre de réparation, voire la cession du Canada! Une Cour d’arbitrage est alors mise sur pied à Genève, où le Bernois Jacob Stämpfli (dessin DR), ancien conseiller fédéral (1855-1863) et ancien juge fédéral, tient un rôle prépondérant, aux côtés d’autres arbitres neutres d’Italie et du Brésil. Les débats s’avèrent vifs, mais sont aussi entrecoupés d’agréables fêtes, d’un pique-nique et d’une partie de pêche, la Suisse se révélant «un hôte des plus accueillants», selon un correspondant du Harper’s Weekly. La Grande-Bretagne s’engage finalement à débourser 15,5 millions de dollars de dédommagement. A partir de ce règlement pacifique, à valeur exemplaire, la Suisse se verra confier toujours plus de mandats d’arbitrage. PFY

James Hutson, The Sister Republics – La Suisse et les Etats-Unis de 1776 à nos jours, Staempfli, 1992.

 

150 ans de bons offices

Mandats

La Suisse représente des intérêts étrangers depuis 1870. Elle a exercé 36 mandats durant la Grande Guerre, plus de 200 lors de la Seconde Guerre mondiale (avec 35 Etats) et plus de 70 depuis 1950.

Mandants

Fin 2018, la Suisse exerçait six mandats de puissance protectrice pour les USA en Iran, pour la Russie et la Géorgie (double mandat), pour l’Iran et l’Arabie saoudite (double mandat), et pour l’Iran en Egypte.

Médiation

Depuis 2000, la Suisse a été ou est active dans le règlement d’une vingtaine de conflits. PFY

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Ambassade

L’Iran et les USA sont à couteaux tirés depuis quarante ans. Par ses "bons offices", la Suisse permet de maintenir un certain contact entre les deux ennemis. Trois ex-ambassadeurs helvétiques racontent comment ils ont dû déployer des prodiges de diplomatie pour jouer les intermédiaires lors de la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, entre 1979 et 1981.


Radio: Ve: 13h30

TV: Ambassade
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