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Histoire vivante

La complainte du béluga au Canada

Une femelle et son petit peu après sa naissance. Les bélugas ne sont plus qu'un millier dans le Saint-Laurent. © Keystone
Une femelle et son petit peu après sa naissance. Les bélugas ne sont plus qu'un millier dans le Saint-Laurent. © Keystone
Le 21 mai 1929, une "pêche miraculeuse" de 112 bélugas attire de nombreux curieux et dignitaires venus poser pour la postérité. Assis sur l'un des animaux: le pêcheur Joseph Lizotte. © DR
Le 21 mai 1929, une "pêche miraculeuse" de 112 bélugas attire de nombreux curieux et dignitaires venus poser pour la postérité. Assis sur l'un des animaux: le pêcheur Joseph Lizotte. © DR
01.03.2019

L’emblématique marsouin du Saint-Laurent se meurt, décimé d’abord par la chasse puis par la pollution

Pascal Fleury

Nature » Avant 1885, on dénombrait jusqu’à 10’000 bélugas dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Aujourd’hui, il n’en reste que 900 à 1300, selon le Registre public canadien des espèces en péril. Désigné comme espèce «en voie de disparition» en 1983, le mammifère marin est toujours sur le déclin.

Pareille hécatombe s’explique d’abord par la pêche. «Le béluga est un animal emblématique du fleuve qui y a toujours été pêché, tant par les autochtones que par les colons français. Jacques Cartier rapporte en avoir vu dès son arrivée dans les eaux de l’estuaire. Les navigateurs qui terminaient leur traversée de l’Atlantique se délectaient de cette chair fraîche après des semaines de consommation de nourriture salée et séchée», raconte Sabrina Doyon, professeure titulaire au département d’anthropologie de l’Université Laval, à Québec.

Les débouchés de l’animal sont principalement l’huile de béluga, mais aussi sa peau résistante, son cuir pour chaussures, sacs et lacets, et sa viande. Dès la fin du XIXe siècle, l’huile est exportée jusqu’en Europe comme combustible pour lampes ou lubrifiant pour machines.

Carnage organisé

Mais les pêcheurs, constatant une diminution des prises des espèces commerciales lucratives telles que la morue ou le saumon, se mettent à soupçonner le cétacé blanc d’être «un dévoreur des profondeurs». Des membres du clergé, très impliqués dans les affaires de la vie quotidienne, s’immiscent dans le débat. «Ils militent en faveur de la destruction et de l’extermination des bélugas», explique l’anthropologue, nous précisant que le clergé catholique avait alors le capital politique et symbolique pour représenter les populations, surtout rurales, auprès des décideurs politiques.

La guerre au béluga est déclarée. Des armes sont distribuées et une allocation mensuelle de 30 dollars versée aux marins. Entre 1928 et 1939, une prime de 15 dollars est remise à quiconque rapporte une «queue de marsouin». Rien qu’en 1929, 230 bêtes sont capturées. Ce n’est qu’après la guerre, lorsque des études révèlent que l’alimentation du béluga ne consiste pas en des espèces commerciales, que la pêche intensive est abandonnée. Elle sera prohibée en 1978, sauf pour les Inuits.

«Depuis lors, les chercheurs se perdent en conjectures, alors que le déclin se poursuit de façon importante sans qu’il y ait de chasse. Depuis une dizaine d’années, davantage de femelles et des petits sont retrouvés morts échoués sur les berges du fleuve. Ce qui est très préoccupant, c’est qu’aucune cause unique et précise n’a pu être trouvée lors des autopsies», déplore Sabrina Doyon.

De nombreux chercheurs s’entendent pour dire qu’un faisceau de causes empêcherait le rétablissement de la population du Delphinapterus leucas dans le Saint-Laurent: contamination de l’eau et des proies, pollution sonore, prolifération d’algues toxiques, diminution des ressources alimentaires, dérangement par le tourisme d’observation, comme à Tadoussac…

Le changement climatique pourrait aussi perturber les cétacés. «Des scientifiques étudient notamment l’augmentation de la température de l’eau de l’estuaire et du golfe, en lien avec les changements du courant du Gulf Stream qui influencent négativement la productivité nutritionnelle, pour en examiner les impacts sur les bélugas», note la chercheuse.

Toxoplasmose

Récemment, une étude publiée par la revue Diseases of Aquatic Organisms a montré que le cétacé serait particulièrement touché par le parasite de la toxoplasmose, une infection potentiellement mortelle transmise par les selles des chats domestiques. Les scientifiques ont analysé des échantillons de 34 carcasses de bélugas retrouvées sur les rives du Saint-Laurent. 44% des animaux étaient infectés, ce qui constitue une «prévalence élevée», selon l’étude. La transmission pourrait aussi se faire de la mère au veau.

En octobre dernier, la commissaire à l’Environnement et au développement durable Julie Gelfand a déploré le retard du gouvernement concernant la protection des mammifères marins. Le bruit sous-marin causé par la circulation maritime, les collisions avec les navires et les déversements d’hydrocarbure, appelés à augmenter avec la croissance économique, «pourraient entraver le rétablissement des populations ou accélérer leur déclin, si ces menaces ne sont pas contrées adéquatement», a prévenu la commissaire, citée par les médias.

Port en eau profonde

«Il y a en ce moment des débats concernant l’intensification du transport maritime conséquente au nouveau projet de transbordement de gaz liquéfié dans le fjord du Saguenay, souligne la professeure Doyon. Cela aurait un impact majeur sur les bélugas. Des discussions sont en cours.»

Plusieurs députés dénoncent aussi l’inaction du gouvernement libéral de Justin Trudeau. Ils exigent un «plan d’action» pour une meilleure application de la loi sur les espèces en péril. En 2017, suite à la mort de douze baleines, Ottawa s’est contenté de limiter la vitesse du transport maritime. «Est-ce trop tard? s’interroge la commissaire Gelfand. Est-ce trop peu? Là est la question!»

Sabrina Doyon, Pêches des bélugas, des anguilles et des esturgeons noirs dans l’estuaire du Saint-Laurent, Revue d’ethnoécologie (en ligne), 13/2018.


 

La «pêche miraculeuse» de Rivière-Ouelle en 1929: une hécatombe

Le 21 mai 1929, Joseph Lizotte, qui gère une pêcherie à Rivière-Ouelle, n’en revient pas lorsqu’il découvre, à la pointe de l’affluent voisin, une «pêche miraculeuse» de 112 bélugas pris au piège. L’événement attire aussitôt de nombreux curieux et quelques dignitaires qui posent pour la postérité, comme on le voit sur ce document diffusé par le Musée de la mémoire vivante dans l’exposition virtuelle Le dernier pêcheur de marsouins, à voir sur internet. Sur le cliché, le pêcheur Joseph Lizotte est assis sur l’un des bélugas capturés. La pêche se faisait souvent «en fascines», des perches que l’on plantait en demi-cercle dans le courant glacé, et où les cétacés restaient captifs au changement de marée. Avec pareille technique, «je peux bien avoir du rhumatisme dans une hanche», raconte son fils Emile Lizotte. Les animaux étaient tués d’un coup d’esponton ou de harpon. Durant la «guerre au béluga», des bancs de cétacés furent bombardés depuis un avion. PFY


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