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La traversée de l’Afrique en 77 jours

Escale du Raid aérien suisse-transafricain à Dongola, dans le Soudan anglo-égyptien, le 30 décembre 1926. © Arnold Heim/ETH-Bibliothek Zürich
Escale du Raid aérien suisse-transafricain à Dongola, dans le Soudan anglo-égyptien, le 30 décembre 1926. © Arnold Heim/ETH-Bibliothek Zürich
L’équipe du raid africain: René Gouzy, Arnold Heim, Walter Mittelholzer et Hans Hartmann (de g. à dr.). © ETH-Bibliothek Zürich/Stiftung Luftbild Schweiz/DR
L’équipe du raid africain: René Gouzy, Arnold Heim, Walter Mittelholzer et Hans Hartmann (de g. à dr.). © ETH-Bibliothek Zürich/Stiftung Luftbild Schweiz/DR
Danse du sacrifice chez les Dinkas à Abwong (dans l'actuel Soudan du Sud). © Walter Mittelholzer
Danse du sacrifice chez les Dinkas à Abwong (dans l'actuel Soudan du Sud). © Walter Mittelholzer
Colon britannique en compagnie du roi Amimo à Kisumu, non loin du lac Victoria. © Arnold Heim
Colon britannique en compagnie du roi Amimo à Kisumu, non loin du lac Victoria. © Arnold Heim
Beautés kikuyus au pied du mont Kenya- © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchi
Beautés kikuyus au pied du mont Kenya- © ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchi
Scène du Nil, près du Louxor. © ETH-Bibliothek Z¸rich, Bildarchi
Scène du Nil, près du Louxor. © ETH-Bibliothek Z¸rich, Bildarchi
La traversée de l’Afrique en 77 jours
La traversée de l’Afrique en 77 jours
13.04.2018

En 1926-1927, l’expédition menée par le Suisse Walter Mittelholzer a livré un trésor photographique unique

Nouveau: le film documentaire est désormais disponible au bas de l'article.

Pascal Fleury

Expédition »  L’exploit est largement oublié. Pourtant, la première traversée de l’Afrique en hydravion, d’Alexandrie au cap de Bonne-Espérance, est bien suisse. L’expédition, menée en hiver 1926-1927 par le pilote saint-gallois Walter Mittelholzer, est d’autant plus remarquable qu’elle a été réalisée sans assistance technique au sol, contrairement à celle du Britannique Alan Cobham en aéroplane, quelques mois plus tôt.

L’idée de ce «Raid aérien suisse-transafricain», qui a fait l’objet d’un ouvrage* richement illustré en 1927, revient à l’écrivain et journaliste d’origine vaudoise, né à Neuchâtel, René Gouzy (1877-1952), un bourlingueur invétéré qui connaissait déjà bien l’Afrique pour avoir vécu au Congo belge. Mittelholzer, réputé pour ses nombreux vols au-dessus des Alpes, dans les régions polaires et en Asie, ne met que cinq semaines pour convaincre les sociétés Dornier Metallwerke et Bayerische Motoren Werke (BMW) de lui fournir un hydravion Dornier Merkur de 600 chevaux, équipé de deux réservoirs assurant une autonomie d’environ 1000 km sans escale. Baptisé «Switzerland», l’hydravion permet d’amerrir «presque partout», ne nécessitant pas de places d’atterrissage aménagées. Mittelholzer trouve aussi des mécènes et obtient des appuis diplomatiques auprès du Colonial Office et de l’Air Ministry, à Londres.

Expédition scientifique

Le raid se voulant scientifique, l’aviateur invite à bord le géologue et géographe zurichois Arnold Heim, qui est aussi «excellent photographe». Et il s’adjoint comme copilote un ancien aviateur militaire, le mécanicien Hans Hartmann.

L’équipe de choc prépare soigneusement son périple, se dotant d’un matériel photographique et filmique sophistiqué, dont un appareil panoramique automatique permettant les prises de vues cartographiques en continu. Une chambre noire est aménagée dans l’appareil pour pouvoir changer les pellicules en plein jour.

L’hydravion embarque également des pièces de rechange et une ration alimentaire de réserve pour deux semaines, avec conserves de Lenzbourg et de l’Ovomaltine! Les aventuriers se font vacciner mais ne se laissent pas impressionner par les périls qu’on leur prédit: hippopotames terrifiants, crocodiles, rapaces, tornades tropicales… et dangereux indigènes qui nécessiteraient d’emporter «une mitrailleuse légère et des armes à feu»!

Après neuf mois de préparatifs, le Switzerland décolle le 7 décembre 1926 de Zurich, sous les acclamations de la foule et les encouragements des médias. L’hydravion traverse sans encombre l’Italie et la Grèce, puis met le cap plein sud. «Pour la première fois un avion, portant nos couleurs suisses, traversa la Méditerranée et vint se poser sur la terre des pharaons», s’enorgueillit le journaliste de l’expédition, René Gouzy.

A Alexandrie, les douaniers du roi Fouad restent stupéfaits face au matériel embarqué. La Société helvétique fait en revanche la fête à ses héros, reçus royalement par de riches hôteliers suisses et d’autres expatriés ayant fait fortune «dans le coton».

Après un passage «au ras de la pyramide de Chéops», la vraie aventure démarre au-delà d’Assouan et de son temple de Philae, avec d’inquiétantes traversées de déserts, des risques de panne sèche, de violents orages et quel­ques problèmes techniques. Et surtout ce décollage périlleux, où trois Africains, qui avaient aidé l’hydravion à se dégager d’un banc de sable, sont restés un temps accrochés aux flotteurs, avant de plonger dans le fleuve…

«Véritables primitifs»

Des 23 étapes du raid, celle qui a le plus marqué les Suisses est assurément la rencontre, à la frontière de l’Abyssinie, des Dinkas, de «véritables primitifs ignorant encore l’usage des vêtements et ne connaissant pas l’argent monnayé». Dans son journal, Heim raconte: «Le Switzerland vint se poser à proximité des huttes dispersées d’Abwong. Tous les naturels, épouvantés, avaient pris la fuite. Peu à peu, cependant, ils se rassurèrent. (…) Les indigènes sacrifièrent deux taureaux aux divinités de l’air. Des heures durant, ils poursuivirent les rondes accompagnées d’une mélopée monotone, avec sauts et brandissements de javelines.»

En fin de parcours, la surcharge de l’hydravion oblige les passagers Gouzy et Heim à débarquer pour sauver l’expédition. Le Switzerland amerrit finalement le 21 février 1927 au cap de Bonne-Espérance, après 77 jours de raid. Accueillis par les hourras de la foule, les pionniers suisses, à nouveau réunis, sont reçus par le président de l’Aéroclub sud-africain, le capitaine Black: «Grâce à vous, la Suisse, pays gisant au cœur de l’Europe, est devenue un véritable port de mer. Un aéroport intercontinental, en tout cas!»

* Walter Mittelholzer, René Gouzy et Arnold Heim, R-A-S-T, en Hydravion de Zurich au cap de Bonne-Espérance, Ed. de la Baconnière, Neuchâtel, 1927.

(legende)Ces plaques de verre positives et colorées à la main du Raid aérien suisse-transafricain donnent un instantané vivant de l’Afrique de 1926-1927: danse du sacrifice chez les Dinkas à Abwong (dans l’actuel Soudan du Sud), colon britannique en compagnie du roi Amimo, à Kisumu, non loin du lac Victoria, beautés kikuyus au pied du mont Kenya et scène du Nil, près de Louxor. Walter Mittelholzer/Arnold Heim/ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv


 

Pilote, photographe et fondateur de Swissair

Walter Mittelholzer (1894-1937), qui a dirigé le raid africain, peut être qualifié de double pionnier. Comme aviateur civil, le Saint-Gallois a multiplié les exploits (Alpes, Spitzberg, Perses, traversée de l’Afrique, 1er survol du Kilimandjaro à 6000 m...) et participé au lancement de Swissair, dont il est devenu directeur technique. Comme photographe, il a excellé dans les vues aériennes, mais aussi les clichés de voyages exclusifs, publiant plusieurs livres et léguant 18 500 images. Ce patrimoine, numérisé par l’ETH Zurich, peut aujourd’hui être consulté en ligne au côté des superbes clichés colorés de son compagnon de route, le géologue zurichois Arnold Heim. PFY

> Archives photos de l’ETH Zurich: www.e-pics.ethz.ch


 

Documentaire: «Les routes de l'esclavage (ép. 1 et 2)»

Histoire Vivante, dimanche 15 avril à 22h15 sur RTS Deux (à voir ici jusqu’au 8 mai)


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