A l’ombre des panneaux solaires


J’ai vécu une semaine dans le Neighborhub, la maison de quartier solaire lauréate du concours Solar Decathlon 2017. Sept jours sous la cheminée Cardinal, rythmés par les visites guidées et la course du soleil.

Textes et réalisation: Jérémy Rico

Images: Alain Wicht/Enoki/Jérémy Rico

Vous auriez dû me voir en vieux training, les cheveux en bataille et les yeux collés par une courte nuit, occupé à faire visiter ma maison à de parfaits inconnus. Dimanche dernier, au matin, les Journées du patrimoine commencent à peine, et je n’ai pas prévu le coup. Après une soirée passée avec des amis, le réveil est brutal. Des curieux entrent chez moi par la porte ou par les baies vitrées, ouvrent les placards, le frigo, la salle de bains.

Je ne peux rien leur dire: je vis dans une maison témoin. A peine le temps d’une douche express – 5,6 litres, record battu – et me voilà donc à improviser un marathon de visites guidées. «Je vais commencer une visite, que ceux qui veulent l’écouter me suivent!» Je présente la maison dans laquelle je vis à des regards intrigués, surpris et impressionnés. Je les comprends. Le Neighborhub m’a aussi fait cet effet-là quand je m’y suis installé, sept jours plus tôt. Pendant une semaine, j’ai en effet vécu avec ma compagne dans la maison solaire primée au concours Solar Decathlon 2017, à Denver, désormais installée au centre de Bluefactory, sous la cheminée Cardinal.

Au moment de mon inscription, je pensais y passer une semaine ordinaire, rythmée par des journées de travail à la rédaction, puis des soirées au pavillon. Le cahier des charges du Supervoisin, reçu quelques jours avant mon installation, puis mes premières heures sur place m’ont toutefois bien vite fait changer mes plans: mon rôle tient plutôt du concierge que du simple locataire.

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Faites comme chez vous

L’hôte du Neighborhub est ainsi chargé d’arroser les plantes et d’ouvrir et fermer quotidiennement la quinzaine de lourdes portes où sont fixés les panneaux solaires. Surtout, il doit maintenir les lieux propres et «neutres». Chaque matin, j’ai ainsi dû replier mon lit pour le cacher derrière le canapé et camoufler mes affaires dans les placards. Car le Neighborhub n’est pas qu’à moi. Chaque jour ou presque, des visites guidées officielles y sont organisées. Le reste du temps, la partie semi-extérieure du bâtiment, derrière les panneaux solaires, doit rester accessible aux visiteurs. Ouverture avant 10 h et fermeture avant 22 h, détaille le cahier des charges.

 

 

Aucun horaire d’ouverture par contre pour la partie intérieure du bâtiment, qui contient les pièces à vivre. Chaque jour, une poignée de visiteurs jettent toutefois des regards interrogateurs à travers les baies vitrées. La courtoisie et mon envie de partager cette expérience m’ont alors poussé à laisser cette zone ouverte lorsque je m’y trouvais. Et à faire visiter les lieux à ceux qui le souhaitaient. Il faut l’accepter: au Neighborhub, il n’y a pas de place pour les solitaires.

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Jérémy Rico au Neighborhub. ©Alain Wicht © La Liberte
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Jérémy Rico au Neighborhub. ©Alain Wicht © La Liberte
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Jérémy Rico au Neighborhub. ©Alain Wicht © La Liberte
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Jérémy Rico au Neighborhub. ©Alain Wicht © La Liberte

Royaume du silence

En tout cas pas durant la journée. Car le soir venu, le lieu se transforme. Derrière la double peau du bâtiment, le calme est majuscule. Même les trains de marchandises passent sans se faire remarquer.

Les nombreuses armoires et portes de l’espace boisé dévoilent alors tout le confort d’une maison récente. Colonne de lavage, équipement électroménager dernier cri – dont une machine à pop-corn(!) –, douche à l’italienne. Le pavillon dispose aussi du mobilier et de la vaisselle nécessaires pour recevoir de larges tablées. Un plaisir. Une paroi coulissante et un rideau permettent finalement d’isoler le lit des regards extérieurs. Appréciable, tant l’espace peut prendre des airs d’aquarium éclairé le soir venu.

Grâce à une tablette tactile, j’ai pu mesurer en temps réel ma consommation d’énergie et la production des panneaux solaires.

Ne manque qu’un équipement pourtant primordial: des WC. Les toilettes sèches du bâtiment, dont le compostage est censé être accéléré par des vers, sont hors service. Qu’il vente ou qu’il pleuve, nous avons donc dû nous rendre dans le restaurant tout proche ou dans les toilettes sèches posées derrière le silo. Pas franchement agréable. Martin Schick, manager culturel de Bluefactory et responsable des locations du pavillon m’avait prévenu: il pouvait y avoir des imprévus.

Mais tout l’intérêt de vivre une semaine au Neighborhub réside ailleurs, dans la capacité du pavillon à communiquer avec ses hôtes. Grâce à une tablette tactile, j’ai pu mesurer en temps réel ma consommation d’énergie et la production des panneaux solaires. S’engage alors un jeu: produire davantage d’énergie que j’en consomme. J’y suis largement parvenu en début de semaine, produisant même parfois dix fois plus d’énergie que nécessaire. Une vraie fierté. La mission est par contre devenue impossible en fin de semaine, la faute à la météo maussade.

Ecolo malgré moi

Mais au Neighborhub, ne pas disposer d’assez de soleil n’est pas un problème. La maison est capable de combler ce manque en achetant de l’électricité au réseau, comme elle peut stocker ou vendre en cas d’excédent. De quoi offrir à ses habitants le luxe d’être écolo sans contrainte ou presque. Tout dans le pavillon est d’ailleurs prévu pour économiser, conserver ou réutiliser l’énergie et l’eau. Prenez la douche. L’eau y est chauffée par des panneaux thermiques. Si le soleil ne brille pas suffisamment, un système de pompe à chaleur prend le relais. L’eau usée est ensuite filtrée naturellement par des roseaux installés à l’extérieur du bâtiment, alors que la chaleur de chaque litre écoulé est récupérée pour chauffer le litre suivant. Seul effort demandé aux habitants: utiliser un produit de douche biodégradable.

Un geste dérisoire qui en appelle d’autres. Car à force de voir la maison faire tout toute seule, j’ai eu l’envie d’y ajouter mes propres efforts. Raccourcir la durée de mes douches, garder les lumières éteintes, optimiser l’ouverture des panneaux solaires. J’ai l’impression de n’avoir réellement pris conscience de l’importance des petits gestes écologiques qu’après avoir vécu dans un endroit qui m’en dispensait. Reste donc, au terme de l’expérience, l’envie d’en faire plus chez moi, comme pour compenser l’incompétence de mon appartement en la matière.

Construire et vendre des Neighborhubs

Ils étaient plus de 250 étudiants pour concevoir le Neighborhub, 43 à faire le voyage à Denver pour participer au Solar Decathlon, et désormais six à vouloir en vivre. Devenus entre-temps ingénieurs ou architectes diplômés, Axelle Marchon, Baptiste Gex, Loïc Simon, Mathieu Farine, Guillaume Rueff et Alexandre Rychner ont fondé il y a une dizaine de jours la société Enoki. Leur objectif: construire et lancer l’exploitation d’autres Neighborhubs en Suisse et ailleurs. «Le plan de communication est prêt, Nous commencerons à contacter les potentiels clients dans les semaines à venir», annonce Baptiste Gex.

A la fois carte de visite et lieu d’expérimentation, le Neighborhub de Bluefactory a permis à la société de prendre déjà plusieurs contacts avec des communes ou des promoteurs intéressés à installer une maison solaire dans des quartiers existants ou en construction. Les six entrepreneurs ont même quelques pistes dans le canton de Fribourg. Lesquelles? Ils n’en diront pas plus. «Pour l’instant, les potentiels clients sont généralement dans des communes-centres ou des communes de la couronne d’agglomération», détaille Axelle Marchon.

Selon les estimations des six entrepreneurs, le Neighborhub de Bluefactory, conçu comme un prototype, représenterait un coût de construction d’environ 1,3 million de francs. Ce prix sera-t-il identique en phase de commercialisation? Pas si simple: «Enoki tient à adapter le concept de Neighborhub à chaque quartier. Cela passe notamment par une analyse des besoins spécifiques du lieu. Cet aspect modulable fait que chaque Neighborhub est unique, comme son prix, qui dépend ensuite de la taille de l’infrastructure et des fonctionnalités choisies», poursuit la cofondatrice d’Enoki.

Outre la construction de Neighborhubs, la société basée à Fribourg prévoit également de développer un service de conseils. Un moyen pour les clients qui le souhaitent de bénéficier de l’expertise des six professionnels dans le domaine du développement durable.

Un lieu de vie public

Ma compagne et moi avons été les 7es Supervoisins à vivre le temps d’une semaine dans le Neighborhub. Gratuite, la location est gérée par Martin Schick, manager culturel de Bluefactory. «Je suis très content de la diversité des gens qui se sont installés ici. Il y a des familles, des personnes seules. Des gens qui travaillent à Bluefactory sont aussi venus», se réjouit-il.

En mettant en place ce système de Supervoisins, le manager culturel souhaitait permettre à un maximum de Fribourgeois de passer du temps au sein du Neighborhub. Une réussite. Durant ma semaine dans le pavillon, j’ai à plusieurs reprises invité mes proches et amis à venir y passer une partie de l’après-midi ou une soirée. «Les gens qui viennent boire un verre ou manger se connectent avec le lieu», se réjouit Martin Schick. Et les locataires se bousculent au portillon: le calendrier des réservations est ainsi rempli jusqu’en novembre. «Pour l’hiver, j’aimerais peut-être trouver un stagiaire dans l’animation socioculturelle qui s’installerait ici et serait motivé à accueillir des activités dans la partie chauffée.» Et ensuite? Le manager culturel fera un bilan de cette première salve de Supervoisins. «Pour l’instant, je pense relancer les locations au printemps.»

Dans l’esprit de ses concepteurs, le Neighborhub n’est toutefois pas une villa individuelle. Plutôt une maison de quartier, prévue pour créer une dynamique fédératrice là où elle est installée. Le lit simple est ainsi davantage prévu pour dépanner un animateur occupé dans le pavillon que pour héberger un habitant. A Bluefactory, ces deux usages cohabitent pour l’instant plutôt bien.

Durant ma semaine, j’ai toutefois été invité à quitter les lieux durant quelques heures, faute de place. Le cœur du bâtiment abritait un apéritif, alors que la partie semi-extérieure accueillait une vente de produits locaux.

Organisée par la Ruche qui dit oui!, cette vente est d’ailleurs la seule activité récurrente qui a pour l’heure établi ses quartiers au Neighborhub. Une offre de coworking a bien été mise en place récemment, mais elle n’a pas encore été communiquée au public. Elle le sera prochainement, assure Martin Schick.

Après une période, d’avril à septembre, où les visites sont privilégiées, l’offre d’activités va bientôt s’étoffer. Dans les semaines à venir, des après-midi pour les enfants sont prévues, de même que des ateliers de réparation de vélos ou diverses conférences et rencontres dont un atelier de gestion participative. Chaque premier samedi du mois, une découverte des lieux sera aussi organisée. La ligne directrice est toujours la même: organiser des événements récurrents plutôt que ponctuels, pour fédérer une communauté autour du bâtiment.

Selon leurs intérêts, les Supervoisins sont également encouragés à mettre sur pied des activités durant leur semaine sur place. La famille qui y vit cette semaine a d’ailleurs pris la proposition au mot et prévoit notamment d’accueillir une classe d’école et d’organiser un petit atelier de permaculture.

> Programme complet des activités: www.swiss-living-challenge.ch

>> Retrouvez tous nos longs formats à l'adresse www.laliberte.ch/lf