Dans l'antre de la folie


Artisans de la culture

Cet été, La Liberté explore l’envers de la création. Car l’art ne serait rien sans les mains expertes qui lui donnent forme et vie. Vous consultez l'épisode 4 sur 6.

Reportage au Studio 41, un atelier d’effets spéciaux broyard, où la main et l’inventivité de l’homme font naître zombies et autres monstres fantastiques

Vu depuis la petite route qui le frôle, rien ne distingue ce corps de ferme d’un autre. Une fois la grande porte franchie, c’est pourtant un monde d’illusion improbable, un antre de la folie qui se dévoile. Bienvenue au Studio 41, un atelier d’effets spéciaux de cinéma, installé à Font, dans la Broye fribourgeoise. Stéphane Bianchi accueille le visiteur avec un large sourire, une caméra tatouée sur son bras droit qu’il tend prestement en vue d’une poignée de main énergique et chaleureuse. «Vous avez trouvé facilement?» s’inquiète d’emblée ce spécialiste en maquillages et effets spéciaux qui a fondé sa société il y a 12 ans avec deux amis, Fabien Leyral et Julio Mendez. Autour d’un café et avec la ballade sudiste Free Bird de Lynyrd Skynyrd en fond sonore, Stéphane Bianchi nous raconte la folle aventure de sa bande de drôles d’oiseaux libres.

«Nous sommes avant tout des passionnés de cinéma de genre, d’horreur, de fantastique. Nous réalisions des courts-métrages dans notre coin et puis nous nous sommes lancés en 2006. Nous n’avions même pas notre propre caméra à l’époque, ce qui est plutôt gonflé pour un studio de cinéma. Nous sommes trois Lausannois, mais il était impossible de trouver des locaux qui nous conviennent à un prix raisonnable… C’est en tombant sur ce lieu que nous avons atterri dans la Broye», explique ce grand gaillard à l’œil espiègle.

«Il faut trouver sa propre voie»

Mais au fait, est-ce possible de vivre des effets spéciaux en Suisse, si loin de Hollywood ou des grands studios de cinéma parisiens? «Ce n’est pas facile, il faut trouver sa propre voie…» Outre la création d’effets et de maquillages pour le cinéma, le théâtre ou diverses productions audiovisuelles, Studio 41 anime de nombreux ateliers et camps de vacances pour les 12-18 ans avec à la clé la réalisation de courts-métrages appelés à rejoindre ensuite le circuit des festivals. De plus, la société vient de lancer une marque de prothèses en silicone pour réaliser chez soi écorchures, impacts de balle et autres blessures hyperréalistes.

C'est un métier génial, car il est accessible à tous

«C’est un métier génial, car il est accessible à tous», milite Stéphane Bianchi, qui précise toutefois qu’il faut une bonne dose de persévérance pour apprendre les différentes techniques et trucages. «Aujourd’hui, il y a des tutoriels sur YouTube, des écoles de maquillage en ligne, etc. Mais ce sont les heures de pratique qui font la différence.» Premier outil de travail indispensable: un manuel d’anatomie. «Il faut être créatif et en même temps tendre vers le réalisme… On peut aussi s’inspirer des grandes figures des effets spéciaux comme Stan Winston, Tom Savini ou Rob Bottin», ajoute celui qui, il n’y a encore pas si longtemps, scrutait attentivement les bonus des DVD en quête d’informations sur les produits utilisés par ses maîtres. «Je me suis surpris à mettre un documentaire sur pause pour agrandir l’image afin de lire l’étiquette d’un flacon… C’était une autre époque.»

Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté
Image
"Les artisans de la culture" Studio41, créateur d'image, studio d'effets spéciaux pour cinéma Photo Lib/Alain Wicht Font,le 17.7.2018 © La Liberté

Autre problème pour les créateurs helvétiques d’effets spéciaux, bon nombre de produits sont interdits sous nos latitudes, ou alors ils sont hors de prix. Par exemple, l’essence F, un mélange d’hydrocarbures vendu en France comme un détachant pour un peu plus d’un euro le litre et qui est chez nous commercialisé beaucoup plus cher comme liquide de recharge pour les briquets. «Nous faisons venir certains de nos matériaux des Pays-Bas… Ce qui occasionne pas mal de frais lorsqu’un paquet se fait saisir à la douane», décrit Stéphane Bianchi, qui sculpte aussi bien la mousse de polyuréthane que le silicone ou la gélatine, qu’il fabrique lui-même selon une recette maison.

La recette du faux sang

Non et non, parole de spécialiste, dans les films on n’utilise pas de ketchup à la place du sang. Stéphane Bianchi nous offre même la recette d’une bonne hémoglobine de cinéma. L’ingrédient de base du faux sang se trouve facilement dans toutes les drogueries. Il s’agit de glucose épaissi. Avec un pot d’une vingtaine de francs vous pourrez concocter deux à trois litres de raisiné. Afin de détendre et de fluidifier ce glucose, il suffit d’y ajouter de l’eau. La quantité dépend du résultat que l’on veut obtenir.

Il ne reste plus qu’à colorer ce mélange avec des pigments minéraux que l’on peut acheter notamment dans les magasins de beaux-arts ou de bricolage. Du rouge, évidemment, mais aussi du noir, du brun ou du vert. A vous de trouver la teinte idéale. «Ce sang artisanal est super parce qu’on peut le mettre sans crainte dans la bouche, ce qui n’est pas le cas de la plupart des sangs que l’on achète tout faits sur internet», résume Stéphane Bianchi. Vous voilà fin prêts pour Halloween.

Comment l’industrie des effets spéciaux traditionnels résiste-t-elle face à la déferlante des retouches numériques? «Ce sont des techniques complémentaires. Mais il y aura toujours besoin d’effets pratiques. Ces derniers sont d’ailleurs souvent moins chers que les effets générés par ordinateur… Et ils sont bien plus réalistes à l’écran», plaide le spécialiste en inconditionnel du cinéma des années 1970-1980. «Il y a de bonnes choses aujourd’hui, comme le film The Conjuring, mais rien ne vaudra jamais The Shining, de Stanley Kubrick, par exemple.»