La Liberté

09.11.2019

La reconstitution herculéenne des documents détruits par la Stasi

Depuis le début en 1995 de la reconstitution manuelle des documents, quelque 500 sacs de fragments, soit l'équivalent de plus de 1,5 million de pages, ont été réassemblés... mais il en reste environ 55 millions à reconstituer (archives). © KEYSTONE/AP/FRANK JORDANS
Depuis le début en 1995 de la reconstitution manuelle des documents, quelque 500 sacs de fragments, soit l'équivalent de plus de 1,5 million de pages, ont été réassemblés... mais il en reste environ 55 millions à reconstituer (archives). © KEYSTONE/AP/FRANK JORDANS


09.11.2019

Barbara Poenisch passe la plupart de ses journées à faire des puzzles. Ou plutôt à reconstituer une montagne de documents déchiquetés lors de la chute du Mur par la Stasi, la police secrète est-allemande.

L'ancienne relieuse fait partie d'une équipe de dix personnes qui reconstituent minutieusement rapports de surveillance, lettres privées ou documents politiques que la Stasi avait accumulés puis désespérément tenté de détruire lorsque le régime communiste est-allemand s'est effondré il y a trente ans.

Lorsque le Mur de Berlin est tombé le 9 novembre 1989, la redoutée police secrète a entrepris de passer ses dossiers à la broyeuse. Et lorsque les machines sont tombées en rade, sous la pression, les membres de la Stasi se sont résolus à déchirer les documents à la main, pour ensuite les réduire en pâte ou les brûler.

Mais le 15 janvier 1990, des "comités de citoyens" ont pris d'assaut les bureaux de la Stasi, y compris son siège de Berlin-Est, saisissant des millions de dossiers et quelque 16'000 sacs de documents déchirés.

"Travail de détective"

Trois décennies plus tard, des secrets continuent d'émerger de ces archives, grâce à Mme Poenisch et à ses collègues. "J'aime faire des puzzles et cette recherche, c'est un peu comme un travail de détective", explique Mme Poenisch, elle-même Allemande de l'Est. Et puis "c'est gratifiant de pouvoir rassembler ce qui a été déchiré il y a 30 ans. Parce que je sais que ce matériau sera ensuite étudié par un archiviste et nous aidera à faire face au passé".

Le ministère de la Sécurité d'État, basé à Berlin-Est et connu sous le nom de Stasi, a été l'un des instruments les plus efficaces de répression au cours de ses presque 40 années d'existence. Il employait durant la Guerre froide plus de 270'000 personnes - dont beaucoup d'informateurs au sein de la population -, faisant de la société est-allemande la plus étroitement surveillée du bloc de l'Est.

Des milliers d'espions ont été démasqués lorsque les fichiers de la Stasi sont devenus accessibles au public dans les années qui ont suivi la Réunification allemande en 1990.

"Enorme responsabilité"

Beaucoup d'Allemands de l'Est apprirent ainsi que des amis et même des membres de leur famille étaient des "collaborateurs non officiels" de la Stasi. Ce que Mme Poenisch décrit comme sa "petite contribution à la confrontation au passé" se révèle être une tâche herculéenne qui a un impact sur la vie de milliers de personnes.

En alignant soigneusement des bouts de papier, en les tenant de chaque côté avec des presse-papiers avant de les coller ensemble, Mme Poenisch souligne que la clé de son travail n'est pas seulement la patience, mais surtout son "énorme responsabilité".

Parmi les documents personnels qu'elle est parvenue à reconstituer figure une lettre écrite par une mère suppliant la Stasi de libérer son fils. "C'était il y a quelques années et ça m'a vraiment touchée", confie-t-elle.

La technologie dépassée

Depuis le début en 1995 de la reconstitution manuelle des documents, quelque 500 sacs de fragments, soit l'équivalent de plus de 1,5 million de pages, ont été réassemblés.

Les archivistes sont à l'origine de découvertes explosives, comme ces documents prouvant le dopage d'athlètes est-allemands organisé par l'Etat. D'autres peuvent rester encore cachés pendant des années: une personne a en effet besoin en moyenne de 18 mois pour reconstruire un sac de fragments, selon Andreas Loder, responsable de l'équipe.

Chaque sac contenant des fragments qui représentent entre 2500 et 3500 pages, il reste au total 55 millions de pages à reconstituer. En 2013, l'utilisation d'une nouvelle technologie a suscité des espoirs. Mais l'e-Puzzler développé par l'institut de recherche Fraunhofer IPK s'est révélé incapable de gérer des centaines de milliers de fragments. Une nouvelle machine est en cours de conception. Les archivistes espèrent la voir déployée dans les années à venir.

Priorisation

Ute Michalsky, qui supervise le travail de reconstruction, admet ne pas pouvoir prévoir si tous les fragments seront un jour reconstitués. Elle a donc fixé comme priorité les documents "contenant des informations sur les personnes surveillées par la Stasi". "Pour de nombreuses personnes concernées, de telles reconstitutions sont encore très importantes pour la réhabilitation", affirme-t-elle.

ats, afp

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