La Liberté

Dans l’enfer de l’après-Mondial

Asile de foot • Les dingues de ballon vivent depuis un mois dans une bulle. Ils sont ivres de bonheur et, du coup, le retour à la vie normale s’annonce difficile. Imaginez…

Pascal Bertschy

Publié le 08.07.2014

Temps de lecture estimé : 5 minutes

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Nous sommes le 17 juillet, mettons. La Coupe du monde est terminée, mais ton cerveau n’a pas capté cette donnée de base. Ton cœur l’en a empêché, car il bat trop bien depuis le 12 juin. Ton cœur, tout comme toi, ne veut pas que ça s’arrête. Même qu’il ne t’a jamais senti aussi heureux et débordant que durant ce mois où, en dingue de foot, tu as pu vivre dans ta bulle. Tu n’as pas encore réussi à en sortir? Pas grave, ça viendra. En attendant, dans ta vie quotidienne, tu ne passes pas inaperçu…

Exemple quand tu es allé faire des courses au centre-ville. Vingt minutes plus tard, en retournant à ta voiture, tu t’es arrêté aux caisses du parking pour payer ton ticket. Remarquant au-dessus desdites caisses qu’il y avait des écrans de télé et qu’ils étaient en train de te filmer, tu t’es mis à exulter. En voyant ta propre bouille à l’écran, tu as crié et fais des signes à ta famille.

Tu t’es aussi rendu à la poste, où il y avait plein de monde. Lorsque cette dame t’a brûlé la politesse, ton sang n’a fait qu’un tour. Tu as sorti d’une poche une bombe aérosol, obligé la dame à reculer, puis tracé au spray une ligne de mousse sur le sol devant ses pieds. Histoire de mettre cette tricheuse à distance réglementaire du guichet…

Tu es euphorique du matin au soir, d’une manière générale, et tu exprimes chacune de tes joies. En ville, dans la boulangerie où tu achètes ton sandwich de midi et où on te fait toujours la gueule, une des vendeuses a esquissé un sourire pour la première fois en six ans. Résultat, tu lui as fait une ola.

Le rituel échange de maillots

La vie n’est pourtant pas qu’une partie de rigolade. Témoin ton fils qui, hier, est rentré à la maison en étant au bord des larmes: il venait de rater l’examen théorique du permis de conduire. Tu l’as consolé en le prenant aussitôt dans tes bras, en te montrant fair-play, avant de te mettre torse nu pour procéder à un échange de maillots.

Sinon, tout te semble bon à exulter. Dès que tu obtiens une chose inespérée, tu manifestes ton émotion de façon soudaine et bruyante. L’autre soir au resto, lorsque le serveur est venu vous apporter les plats que ta femme et toi aviez commandés depuis trois quarts d’heure, tu t’es brusquement levé en hurlant: GOAAAAAAL! Ta femme et le serveur ont failli choper une attaque.

A propos d’elle, tu ignores qu’elle carbure depuis la mi-juin aux antidépresseurs. Madame est lasse de te voir communiquer avec les voisins par banderoles et drapeaux interposés, n’en peux plus des fumigènes que tu stockes dans la salle de bains. Et est fatiguée d’aller chercher les croissants, le dimanche matin, sous prétexte que «y’a «Téléfoot» qui va commencer».

Faut voir le tableau au boulot

De ton côté, tu ne le lui diras jamais par peur de lui faire de la peine, mais son comportement t’échappe. Non, tu n’as pas une femme comme les autres: elle ne porte pas de tenues légères, n’a pas les joues peinturlurées aux couleurs de son équipe, ne crie jamais. Bah! tant pis, c’est la vie…

Et au boulot, quel tableau! Lorsque tu te rends le matin à la réunion de travail avec le patron et les autres, tu entres dans la salle de réunion en levant les doigts et les yeux au ciel en priant pour que tout se passe bien. Il y a aussi Gérard, le collègue que tu ne peux pas blairer et qui vise la même promotion que toi. Or, quand il t’a croisé dans le couloir en effleurant ton coude, tu t’es écroulé puis roulé par terre en tenant ton visage dans les mains. En vain: le patron n’a pas daigné avertir Gérard.

En revanche, plus tard dans la journée, le chef t’as vu faire un croche-pied à Gérard qui s’est pris une gamelle. Tu as eu beau protester de ton innocence - «Je ne l’ai même pas touché!» -, le chef t’a engueulé grave. Plus fort encore: quand tu sors du travail à cinq heures, tu places tes mains au-dessus de la tête pour applaudir on ne sait trop qui.

Sur ce, en rentrant, tu as allumé la radio dans ta voiture et tu as entendu aux infos: «La Suisse a gagné.» Tu as sorti le drapeau, hurlé ta joie et improvisé un concert de klaxon en pleine ville. Tu t’en serais gardé si tu avais écouté l’info jusqu’au bout: «La Suisse a gagné… deux rangs au classement mondial de la compétitivité.»

Avec toi, c’est comme ça, le football est un sport intégral. Surtout dans les premiers jours de l’après-Mondial… I

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