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Il faut s'y faire, Federer n'est plus suisse!

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14.01.2015

«Bienvenue au club!» • S'il gagnait l'Open d'Australie, le Maître enchanterait les Suisses. Et à travers le monde, au juste, combien de millions de gens?

PASCAL BERTSCHY

Roger Federer, mettons, gagne à Melbourne. Il se trouvera alors bien six ou sept millions de gens en Suisse qui en seront très heureux, non? L’idée qui me fait sourire, à la veille de l’Open d’Australie, c’est de penser qu’une dix-huitième victoire de Federer en Grand Chelem réjouirait beaucoup plus de monde encore hors des frontières helvétiques.

A travers le monde, en cas de nouveau sacre du Maître, combien d’amateurs de sport seraient contents? Cinquante millions? Cent? Bien davantage? Impossible de le savoir, mais une chose est sûre: aujourd’hui sur la planète, aucun champion inspire respect et admiration comme le Bâlois.  

En novembre dernier, la plupart des spectateurs suisses présents à Lille en avaient été frappés: sitôt que Federer et Wawrinka avaient mis la main sur la Coupe Davis, nul n’a vu ou croisé de supporters français qui faisaient la gueule. 

Les Français ont beau s’y connaître un peu en chauvinisme, ils étaient somme toute contents d’avoir vu Federer repartir de chez eux avec un nouveau trophée majeur. Oui, contents pour lui. 

Le monde est Roger

Le monde est Roger, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Or, en Suisse, on n’imagine pas toujours à quel point c’est vrai. Pardon d’évoquer une anecdote personnelle, mais je me trouvais le mois dernier en Amérique du Sud. 

Vous venez d’où, vous? On me l’a demandé une vingtaine de fois et, sitôt réponse donnée, j’ai entendu une vingtaine de fois: «Ah vous êtes suisse, comme Federer...» Après, en général, mes interlocuteurs n'avaient pas assez de mots pour exprimer tout le bien qu'ils pensaient de l’artiste...

Prière de se rendre à l’évidence, Federer a cessé d’être suisse. Non, ne hurlez pas: ce que je veux dire, c’est que Federer n’est plus seulement «notre» Roger. Vu la hauteur où il se trouve aujourd’hui, notre tennissime joueur appartient désormais au patrimoine mondial de l’humanité. 

Parmi Ali, Fangio, Comaneci et compagnie

Il a rejoint ces quelques champions qui ont enchanté le monde et laissé sur lui une empreinte unique. Pardon, Federer ne foule plus la même terre que ses rivaux. Il joue dans la cour où trônent pour l’éternité Jessie Owens, Paavo Nurmi, Juan Manuel Fangio, Pelé, Mohamed Ali, Nadia Comaneci, Michael Jordan, voire Carl Lewis ou Ayrton Senna.

Cet olympe abrite une espèce rarissime, celle de champions qui sont comme illuminés de l'intérieur. Et dont la grâce, la beauté du geste frappent n’importe quel cœur un tant soit peu sensible. Ces athlètes d’exception n’ont pas tout gagné, parce que personne ne peut tout gagner. Tous ont pourtant accompli leurs exploits comme ils auraient signé un poème, une prière, une lettre d'amour. 

Ils se sont hissés à une altitude où le contrôle des passeports n'a plus cours. Avec telle ou telle victoire, avec sa façon de caresser la balle et avec ses coups les plus magiques, Federer a ébloui aussi bien des Suisses que des Islandais, des Japonais ou des Guatémaltèques. 

Il leur a fait voir Byzance!

Son jeu leur a fait voir tour à tour Byzance, les jardins suspendus Babylone, le Colisée et le Taj Mahal. Il a emmené des Hindous au Machu Picchu et des Norvégiens au sommet des pyramides d’Egypte. Allez même savoir s’il n’a pas jeté des Esquimaux dans les bras du Christ Rédempteur à Rio!

Les merveilles du monde, par définition, appartiennent au monde. A ce titre, Federer n’est plus à nous. Plus seulement. L’humanité joyeuse et sportive l’a adopté. Pour être entré majestueusement dans tant de cœurs, il fait partie de la famille un peu partout. 

Mais dites-moi, cette idée de devoir partager notre Roger avec la galaxie entière, elle vous chiffonne? Ah, c’est bien ce que je pensais: vous la trouvez flatteuse, vous aussi...

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