La Liberté

Paul-André, adieu!

L'homme a tout vu, tout vécu. Les patinoires non couvertes, l'amateurisme des années folles, les saisons noires et les saisons roses. © Alain Wicht/La Liberté (9 août 1994)
L'homme a tout vu, tout vécu. Les patinoires non couvertes, l'amateurisme des années folles, les saisons noires et les saisons roses. © Alain Wicht/La Liberté (9 août 1994)
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Publié le 19.03.2014

A qui se fier? Paul-André Cadieux, qui était censé devenir le premier entraîneur centenaire à diriger une équipe, vient à 66 ans de ranger ses patins. Petit hommage à un grand.

Pascal Bertschy

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Paul-André Cadieux en images
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On l'imaginait à 97 ans, le dos voûté sur une canne, et entraînant toujours une équipe. Or Paul-André Cadieux, qui dirigeait le mouvement junior d'Université Neuchâtel, vient de mettre un terme à sa carrière. Au juste, pourquoi arrêter si «tôt»?

Au bout du fil, Paul-André explique qu'il a subi l'an dernier une embolie pulmonaire.Travailler dans le froid, depuis, ce n'est plus ça. Attention les bronches. Et puis à 66 ans, vous savez, on n'est plus tout jeune.

Il tourne la page sans nostalgie. Les épanchements n'ont jamais été son fort. Cadieux qui range ses patins, n'empêche, ça fait drôle. Fin d'une histoire qui s'étend sur plus de quarante ans et parmi les plus formidables du hockey suisse.

Ces types qui avaient trois poumons

Il faut se souvenir. Les entraîneurs-joueurs ont existé. Ces types avaient trois poumons, quatre yeux dont deux dans le dos et s'occupaient de tout. Au sein de cette tribu de vieux sages, genre Gaston Pelletier ou Jean Cusson, Paul-André Cadieux est un original. Quand il arrive d'Ottawa pour prendre la tête de Berne, en 1970, il a 23 ans. «Spieler-trainer» du SCB à 23 piges!

Sur la glace, le jeunot prêche par l'exemple. Il harcèle l'adversaire, se couche devant les tirs, fait preuve d'un courage et d'un engagement inouïs. Le talent pur n'étouffe peut-être pas Cadieux, mais quel fou furieux! A côté de ça, il impose aux Bernois le concept de préparation estivale intensive, les cadences infernales et un schéma collectif d'enfer.

Le SCB devient une grande puissance

Berne remonte en ligue A en 1972, puis rafle trois titres (1974, 1975, 1977). Le SCB devient grand, et Cadieux est son prophète! La légende s'en mêle. Elle dit que Berne souhaitait recruter en réalité l'attaquant Raymond Cadieux, médaillé de bronze avec le Canada aux Jeux de 1968, et que c'est son petit frère qui s'est pointé à sa place. Pure légende, assure aujourd'hui Paul-André, selon qui Berne savait très bien quel Cadieux il embauchait.

En 1978, l'entraîneur-joueur passe à Davos. Nouvelles étincelles. En 1980, lors de l'ultime journée du championnat,  Berne doit gagner dans les Grisons pour remporter le titre. Cadieux, ce soir-là, livre un des matches de sa vie. Etourdissant, le patron de Davos mène les siens à la victoire et prive son ancien club d'un nouveau trophée au profit d'Arosa.

Quelle idée de quitter Davos! En 1981, Paul-André s'en va pour une question d'argent. Cadieux, dit-on, serait près de ses sous. Encore une légende? En tout cas, dans le monde du hockey, nul ne l'a jamais vu payer une tournée. Le Canadien ne brille pas non plus par son liant, ne fait rien pour se rendre attachant. Et la tendresse? Bordel!

Pas grave, ce sont ses qualités qu'on recherche. Durant quatre décennies, il ne chômera pas. Coire, Fribourg (1982-1985), re-Berne, Genève, de nouveau Fribourg (1989-1995), Langnau, Bienne, Bâle, Ajoie, La Chaux-de-Fonds et Lausanne, notamment: sa carrière ressemble à un tracé du Tour de Suisse.

Le Mathusalem de nos patinoires

L'homme a tout vu, tout vécu. Les patinoires non couvertes, l'amateurisme des années folles, les saisons noires et les saisons roses, les centaines de gars avec qui il a joué et les centaines d'autres contre qui il a joué, le miracle des maintiens, la folie des promotions et tout le reste. De l'immense Roland Dellsperger au bon Chad Silver, plusieurs de ses anciens joueurs ne sont plus de ce monde. Cadieux, lui, est là depuis une éternité. Il a traversé les âges sans se retourner, s'adaptant à tout et laissant des bons souvenirs quasiment partout.

Ironie du destin, le citoyen de Villars-sur-Glâne compte le plus grand nombre de ses détracteurs à Fribourg. Avec Slava Bykov et Andrei Khomoutov dans ses rangs, comment Gottéron a pu perdre trois finales? Le coupable se nomme pour les uns Dino Stecher, gardien aux nerfs d'écureuil, et pour les autres Paul-André Cadieux. Le gardien? Le coach? Euh… et le Bern colossal de 1992? Et le Kloten supersonique de 1993 et 1994? Ils ne seraient pas un peu pour quelque chose dans les trois échecs du Fribourg-Gottéron de Cadieux, peut-être?

Regardons-le jouer une dernière fois

Paul-André se contentera, désormais, de son rôle de consultant pour Radio Fribourg et TeleClub. II n'est pas interdit de relever, aujourd'hui, le caractère exceptionnel de son parcours. Sa soudaine retraite ne rajeunira personne. Et surtout pas moi, qui n'ai jamais pu m'empêcher d'admirer ce bonhomme.

Alors, une dernière fois, on s'assied en tribune et on regarde jouer ce dur. L'arrière Cadieux a la tête haute et le menton levé, comme s'il regardait le plafond, et fait une superbe passe à un de ses attaquants. Aïe, occasion ratée, contre-attaque! L'adversaire tire et Paulo sauve la baraque en se couchant devant le tir. Ce fou, s'il avait pu, n'aurait pas hésité à arrêter le puck avec ses dents!

Voilà, c'est fini, les équipes rentrent au vestiaire. La passion, pour Cadieux, se conjuguera désormais à l'imparfait. Ce n'est pas un drame, juste une bonne histoire. Avec des exploits, des gestes, des sacrifices, des cris, de la lumière et pas l'ombre d'un regret.

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