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L’art subversif de la comédie

Pour ouvrir le festival, c'est le film urugayen «Mr. Kaplan» qui a été retenu. © DR
Pour ouvrir le festival, c'est le film urugayen «Mr. Kaplan» qui a été retenu. © DR
«Reality» de Quentin Dupieux, aussi connu comme Mr. Oizo, son nom de musicien. © DR
«Reality» de Quentin Dupieux, aussi connu comme Mr. Oizo, son nom de musicien. © DR
Le film «The Priest's Children» s'attaque avec humour à l'église catholique. © DR
Le film «The Priest's Children» s'attaque avec humour à l'église catholique. © DR
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21.03.2015

Fribourg. L’humour est un moyen efficace d’aborder des sujets délicats. Le FIFF en apporte la preuve en 12 films.

Eric Steiner

«Pouvez-vous rire de tout?» Cette question, le Festival international de films de Fribourg (FIFF), qui ouvre ses portes aujourd’hui, avait décidé de la poser depuis longtemps, avant que le massacre de «Charlie Hebdo» ne lui confère une résonance particulièrement dramatique. Car de Paris à Hong Kong et de Séoul à Buenos Aires, la comédie est le genre cinématographique populaire par excellence, même si la qualité n’est pas forcément au rendez-vous. Le FIFF se devait donc d’offrir une vitrine à des œuvres qui se veulent drôles sans être complaisantes tout en témoignant d’une authentique démarche artistique.

La sélection de 12 longs-métrages proposée dans la section «Décryptage» prouve que la comédie peut être le vecteur idéal pour aborder des questions sérieuses, parfois gravissimes, tout en distrayant et en faisant rire. Un rire jaune et grinçant, insolent et sarcastique parfois, mais un rire qui libère, qui interpelle et qui gratte là où ça démange!

 

Caricature bienveillante

Comme le souligne Thierry Jobin dans le catalogue du FIFF, cette dimension subversive de l’humour est inexistante dans nombre de pays où règne la censure politique et religieuse. Raison pour laquelle il a choisi de montrer le documentaire français de Stéphanie Valloatto, Caricaturistes, fantassins de la démocratie (2014), qui donne la parole à «douze fous, formidables, drôles et tragiques» qui luttent aux quatre coins du monde avec leur seul crayon pour la liberté d’expression. Au cinéma, la caricature, lorsqu’elle n’oublie pas de rester bienveillante et empreinte d’humanisme, peut aussi donner lieu à d’excellents films. Mais ils sont plutôt rares, selon le directeur artistique du FIFF qui avoue avoir dû visionner nombre de navets pour parvenir à proposer un menu de délicieuses spécialités plus ou moins exotiques.

Par exemple, un film venu d’Inde qui porte le joli titre de Filmistaan, un néologisme pour dire que le cinéma est un langage universel, au-delà des clivages politiques et religieux. Il raconte les mésaventures d’un acteur en herbe, engagé sur un tournage à la frontière pakistanaise, qui tombe aux mains d’un groupe de terroristes islamistes. Interprétée par de formidables acteurs, cette comédie parfaitement rythmée de Nitin Kakkar nous fait saisir toute l’absurdité d’un conflit opposant deux peuples qui partagent par ailleurs une passion commune dévorante pour le cinéma bollywoodien et le cricket.

L’insolence de la satire

Dans un registre plus caustique, le Croate Vinko Brešan s’attaque quant à lui à l’église catholique dans le drolatique The Priest’s Children, qui renvoie à l’insolence de la comédie italienne des années 70. On retrouve le même esprit sardonique chez le Serbe Darko Lungulov et son Monument to Michael Jackson, une farce tragi-comique qui illustre la situation d’un pays miné par la corruption et le fanatisme nationaliste.

Pour ceux qui ne l’auraient pas vu sur Arte, ce sera également l’occasion de découvrir sur grand écran le formidable P’tit Quinquin, la délirante mini série de Bruno Dumont. Le très sérieux réalisateur de Flandres et de Camille Claudel 1915 parodie le polar en mêlant burlesque et réalisme décalé dans une comédie de mœurs que n’aurait pas reniée Jacques Tati. Lequel Tati sera également à l’honneur avec la projection du cultissime Playtime (1967), chef-d’œuvre maudit récemment restauré.

Enfin, dans un style plus expérimental, on ne manquera pas de voir Free Fall un véritable petit bijou de György Pálfi. Entre Buñuel et les Monty Python, le réalisateur hongrois signe un film à sketches surréaliste aussi drôle que dérangeant, qui aurait eu sa place en compétition.

*****

Comment filmer les corps et le plaisir

Après le film de sport il y a deux ans, le FIFF s’intéresse à une autre activité physique universellement répandue, mais nettement plus intime. A l’enseigne de Cinéma de genre: Terra Erotica I, le festival fribourgeois présente une quinzaine de films qui abordent de façon plus ou moins frontale des sujets liés à la sexualité. De Corée du Sud, un pays assez décomplexé dans la représentation du sexe à l’écran, on pourra découvrir un mélodrame teinté de film noir typique du genre (Scarlet Innocence, Yim Pil-sung, 2014) ainsi qu’une amusante comédie sur le tournage d’un film érotique mâtiné d’horreur, réalisée à la façon d’un making of (Playboy Bong, Bong Man-dae, 2013). Beaucoup plus classiquement mise en scène, une autre comédie, en provenance d’Argentine, raconte les péripéties de bourgeois échangistes (2+2, Diego Kaplan, 2012) tandis que Little Surfer Girl (Marcus Baldini, 2011) relate banalement l’irrésistible ascension d’une très jeune call-girl brésilienne devenue une star de l’internet.

Deux films réalisés par des femmes, une Chinoise et une Colombienne, abordent avec délicatesse la question du plaisir féminin dans des pays plutôt sourcilleux en matière de pudeur cinématographique (Longing for the Rain, Tian-yi Yang, 2013, et Señoritas, Lina Rodriguez, 2014). Mais la révélation de cette section vient de Russie avec le merveilleux Celestial Wives of the Meadow Mari (2012): Aleksey Fedorchenko y enchaîne, à la manière d’un Pasolini ou d’un Paradjanov, une vingtaine de courtes histoires inspirées du folklore des Maris, «les derniers authentiques adeptes du paganisme» selon le cinéaste. ES

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