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Almodovar suspend la lumière

Dans la série Waiting for the Light, Pedro Almodovar ajoute à ses natures mortes des bois peints, qui complexifient la composition. © Le Nouvelliste
Dans la série Waiting for the Light, Pedro Almodovar ajoute à ses natures mortes des bois peints, qui complexifient la composition. © Le Nouvelliste
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11.10.2021

L’immense cinéaste présente son travail photographique à la Maison du Diable

Jean-François Albelda

Sion » Avant même d’entrer dans la première salle de la Maison du Diable, à Sion, une sensation de chaleur envahit le visiteur. C’est que ces teintes rayonnent et diffusent dans l’atmosphère des parfums familiers, rouge carmin, jaune éclatant, bleu roi, déclinaisons de rose et de mauve… Le cinéphile tissera ses liens vers Volver, Talons aiguilles ou Tout sur ma mère. Et reconnaîtra la palette colorimétrique du maître espagnol du cinéma. Son esthétique qui s’impose par sa force seule, «comme c’était le cas pour Fellini, mais aussi pour David Lynch ou d’autres réalisateurs majeurs tels que Wes Anderson», souligne Nicolas Rouiller, directeur de la Fondation Fellini pour le cinéma et cocurateur de l’exposition. «Il y a un lien fort entre ces artistes, d’ailleurs…»

Mais que se rassure celle ou celui qui n’est pas familière ou familier de l’œuvre de Pedro Almodovar. Les deux volets de l’exposition de photographies à la Maison du Diable peuvent largement se savourer pour eux-mêmes, pour leur qualité résolument picturale. Qualité que seuls ont pu voir pour l’heure les habitués d’une galerie de Madrid et d’une autre à New York.

Natures pas si mortes

Le premier de ces volets, au rez, est baptisé Vita detenida, soit «La vie en suspens». Dans cette série, Pedro Almodovar capture chez lui, dans sa cuisine, des natures mortes, sans retouche postérieure. Au terme de nature morte, il dit préférer l’expression anglaise still life. «Les objets sont toujours vivants, il en va de même pour la lumière, dans le sens où ils sont sensibles au passage du temps.»

Lui, réalisateur d’un cinéma infiniment charnel, propose ici des images d’où l’humain est absent. Mais pas la vie. Ces objets, poires, vases, fleurs, sont les témoins de l’existence, du temps écoulé, et, au bout, de la disparition, cette mort si centrale dans nombre de ses films.

Récentes, ces images révèlent le regard de l’artiste dans ses moments de vide. Il le dit, elles doivent beaucoup à l’ennui. «Pour commencer à prendre des photos à la maison et pour que la pratique vous saisisse, il est nécessaire de se sentir seul. Ce n’est que dans ce genre de moments que vous êtes capable de vous appliquer à observer la lumière qui passe par la fenêtre de votre cuisine, et que le spectacle vous absorbe au point de prendre un appareil photo et d’essayer de capter ce moment et sa lumière», explique-t-il.

Le deuxième volet, à l’étage Waiting for the Light, traduit l’obsession d’Almodovar, l’excitation et le plaisir qu’il prend à capturer le moment exact où la lumière est parfaite, «de 13 à 16 heures, selon la saison», dit-il. «Depuis que j’ai commencé ma brève vie de photographe, j’ai toujours essayé d’imiter la peinture, et non la photographie, sans recourir à aucune technique particulière, si ce n’est le fait d’attendre la lumière qui passe par les fenêtres. Ma seule tâche a été d’attendre le moment exact, qui varie en fonction de la saison et qui est parfois l’affaire de quelques minutes», détaille-t-il encore.

Parmi ses influences, il cite Antonio López, fer de lance de la génération des hyperréalistes de Madrid, ou l’Italien Giorgio Morandi. «Dans les photos de bouteilles de différentes sortes et couleurs, il y a une allusion claire à sa peinture», glisse le réalisateur. Dans cette série, Pedro Almodovar joue avec des bois peints pour rehausser la lumière de l’automne et de l’hiver durant lesquels il a travaillé. «J’espère que les photos témoignent de mon plaisir et de ma joie à les prendre», ajoute le géant du cinéma.

Un géant qui s’adonne en outre à la peinture, comme Fellini dessinait ou comme Lynch excelle dans la lithographie. Et qu’il a fallu un peu aller chercher pour qu’il ose s’exposer. «C’est Belén Herrera Ottino, directrice de la Galerie d’art contemporain Marlborough, à Madrid, qui, en le découvrant un peu par hasard chez lui au travail, l’a convaincu de montrer ses photographies», explique Nicolas Rouiller.

Un heureux hasard, qui ajoute un monstre sacré à la déjà longue liste de personnalités du septième art qui ont collaboré avec la Fondation Fellini. Le Nouvelliste

Jusqu’au 9 janvier à la Maison du Diable, à Sion. www.fondation-fellini.ch

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