La Liberté

Cinq raisons de ne pas lire le dernier Dicker

Tentant de surfer sur l’invraisemblable succès de son précédent roman, le phénomène Dicker brasse de l’air pour mieux vendre son nouveau «Livre des Baltimore».
Tentant de surfer sur l’invraisemblable succès de son précédent roman, le phénomène Dicker brasse de l’air pour mieux vendre son nouveau «Livre des Baltimore».
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27.09.2015

Coup de gueule • La presse s’époumone depuis des semaines, mais c’est bien aujourd’hui que sort en Suisse romande «Le Livre des Baltimore», nouveau roman de l’écrivain genevois Joël Dicker. Un livre aussi épais que dispensable.

Thierry Raboud

Il est là. Le livre que trois millions de lecteurs attendent, curieux de voir la suite que Joël Dicker allait donner à son faux roman américain propulsé en vrai succès de librairie. Après «La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert» et l’irrationnelle frénésie mondiale qu’il a suscitée, l’écrivain genevois semblait condamné à décevoir. Dans «Le Livre des Baltimore», il lui faut, pour y parvenir, 476 pages dans lesquelles «La Liberté» a trouvé cinq bonnes raisons de ne pas les lire.

Pour son personnage ambigu

Afin de ne perdre personne en route, le beau gosse des lettres romandes remet en selle son personnage d’écrivain sensible et mélancolique. Voilà à nouveau Marcus Goldman, face à la page blanche qui suit l’insolent succès de son dernier bouquin - toute ressemblance avec une personnalité connue est, comme d’habitude, purement fortuite. Car l’écrivain (le vrai) aime, ici encore, à brouiller les pistes pour faire de son écrivain (le faux) un alter ego ambigu.

Ce qui fonctionnait bien dans «La Vérité», à la faveur du parallélisme troublant entre le triomphe fictionnel de Marcus et celui, bien réel, rencontré par son créateur, finit par lasser. Ainsi de ce texte qui fait mine de s’écrire sous les yeux de son lecteur: tour de passe-passe littéraire monté à force d’invites trop aguicheuses pour ne pas paraître artificielles.

Pour ses artifices aguicheurs

Des adresses au lecteur qui prennent forme dès la première page: «Si vous trouvez ce livre, s’il vous plaît, lisez-le.» On s’exécute poliment, pour tomber ensuite sur ces mots: «Je suis l’écrivain». Bon, on l’avait compris, mais ces redondants accroche-cœurs continuent de ponctuer le récit, soucieux de faire du lecteur un ami, un confident privilégié, auquel rien ne sera épargné: «Avant de vous le confier ici, je n’ai jamais raconté à personne l’amour absolu que j’ai partagé avec Alexandra Neville.»

Nous traversons donc les états d’âme du narrateur, supportons les clichés qu’il déploie («Où nous allâmes? Sur la route de la vie»), sourions à ses fausses incertitudes («Comment aurais-je pu imaginer ce qui allait leur arriver?»), voyageons au gré de ses sollicitations touristiques («Si un jour vous rendez visite à mes parents à Montclair…»), admirons l’artiste au travail («J’attrapai un stylo et le laissai glisser sur le papier du cahier ouvert devant moi. Ainsi débuta ce Livre des Baltimore»). Autant d’effets de réel qui visent à séduire là où la force du récit aurait dû suffire à le faire.

Pour son histoire binaire

Malheureusement, le récit peine à emporter son lecteur. Délaissant l’efficacité du polar pour l’ambitieuse saga familiale, Dicker fait remonter les souvenirs de son enfance américaine pour nous servir un livre-tombeau destiné à honorer la mémoire d’une branche morte de la lignée des Goldman. De page en page, Marcus cherche l’inspiration en fourrageant dans sa propre histoire pour nous en raconter une, celle de sa grande famille et de ses deux clans: les Goldman-de-Montclair et les Goldman-de-Baltimore.

Du côté de Baltimore, amour, gloire et beauté sont au programme avec l’oncle Saul, avocat génial, la tante Anita, médecin séduisante, les deux cousins Hillel et Woody, et la voisine Alexandra, devenue chanteuse à succès dont tout le monde tombe amoureux. Du côté de Montclair, c’est plutôt la petite maison dans la prairie, en l’occurrence le New Jersey tendance classe moyenne, avec le narrateur et ses deux parents qu’il aurait bien échangés contre son oncle et sa tante, tellement plus riches et sympathiques.

On l’aura compris: «Il y avait un fossé social qui s’était creusé au sein des Goldman», que le narrateur se réjouit d’enjamber aussi souvent que possible, pour retrouver ses cousins et former le «Gang des Goldman». Et c’est dans cette opposition binaire, heureusement renversée à la suite de quelques soubresauts bienvenus, que tout se joue. Tout? Oui, ou presque.

Pour sa structure déroutante

Car il y a bien ce Drame, avec une majuscule afin que le lecteur, ce confident que l’on tient par la main, sache à quoi s’en tenir. De fait, il faut effectivement s’accrocher à ce seul élément qui, comme un horizon s’éloignant sans cesse, apporte un peu de tension au récit. Lequel est structuré en courts chapitres comme autant d’allers-retours temporels à même de dérouter un lecteur même attentif.

De flash-back en digressions, des strates narratives sont parfois oubliées avant de réapparaître quelques centaines de pages plus tard. Malgré les repères placés sur ce chemin tortueux («Nous sommes à un mois du Drame mais nous ne le savons pas encore»), tout finit par s’entremêler confusément, et l’on s’abîme en abymes pour se retrouver presque surpris d’y arriver enfin, à ce Drame que l’on n’attendait plus.

Pour son écrivain médiagénique

Parvenu aux dernières lignes, lorsque «tout est réparé», le lecteur refermera ce pavé non sans en avoir apprécié les quelques cocasseries humoristiques, les rares éclairs d’ironie. Notamment ce dialogue avec un éditeur qui, sans ambages, assène à Marcus que «l’avenir n’est plus dans les livres». Pour son avenir, Joël Dicker, avec les 280'000 exemplaires prévus au premier tirage de son best-seller programmé, n’a pas de souci à se faire. Son style, simpliste à force de se vouloir accessible, est calibré pour séduire, tout comme son sourire et sa belle histoire, relayés à grand renfort de chroniques complaisantes dans la presse.

Dommage qu’après avoir fait souffler un vent nouveau sur le très confiné microcosme littéraire romand, le phénomène Dicker, nouvelle icône médiatique et commerciale, soit devenu prétexte à brasser beaucoup d’air. Pour pas grand-chose.

> Joël Dicker, «Le Livre des Baltimore», Ed. de Fallois, 476 pp.

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