Le roman graphique, bandes à part


Quand la bande dessinée a de l’ambition, cela s’appelle un roman graphique. Plongée aux racines centenaires de ce genre qui défie les formats et les définitions.

Texte: Thierry Raboud, Images: DR, Réalisation: Jérémy Rico

«Une véritable explosion! Depuis quelques décennies, le roman graphique a connu un essor incroyable.» Patron de La Bulle à Fribourg, Pascal Siffert ne cesse de voir de nouveaux lecteurs franchir le seuil de sa librairie spécialisée, attirés par ce genre hybride qui colonise ses rayonnages et dope son chiffre d’affaires. Durant le mois d'octobre, c'était d’ailleurs un roman graphique, le quatrième volume de L’Arabe du futur signé Riad Sattouf, qui monopolisait la première place du classement français des ventes en librairie établi par le magazine spécialisé Livres Hebdo.

Il faut dire que cette niche éditoriale n’en est plus une depuis que les grands éditeurs l’ont investie jusqu’à en faire le cœur palpitant du neuvième art contemporain. Et les auteurs sont de plus en plus nombreux à en redessiner les contours, à l’image de Max Cabanes (lire critique ci-dessous), Olivier Cinna ou Alain Bardet qui présentent leurs parutions récentes du 2 au 4 novembre à Bédémania

 

 

Trois albums considérés comme des «romans graphiques» nous assure une attachée de presse, sans que l’on sache vraiment ce qui, de l’audace expressive, de l’ambition intellectuelle ou de la pagination gonflée permet de rattacher ces bandes dessinées à ce concept flou.

Pour tenter d’y voir clair, la Fondation Michalski, à Montricher (VD), a confié à Thierry Groensteen une exposition qui dure jusqu'au 6 janvier 2019. L’incontournable historien et théoricien du neuvième art y a rassemblé quelque 200 ouvrages qui sont des jalons pour mieux comprendre comment cette notion, nourrie d’anti-conformisme et de liberté créative, est venue conforter la légitimité culturelle de la BD. «C’est une appellation que nous avons tenté de déplier, en montrant qu’elle ne va pas de soi. Selon l’aire culturelle où elle est utilisée, elle ne désigne pas la même chose», avertit le commissaire. Et de rappeler que le terme vient des Etats-Unis, où la catégorie graphic novel est apparue en opposition au comic book, ces fascicules d’une trentaine de pages destinés à un public adolescent.

 

Irruption sauvage

C’est le dessinateur américain Will Eisner qui, sur la couverture de son Contract with God publié en 1978, va être le premier à brandir le terme graphic novel. Une appellation que Marvel récupérera quelques années plus tard à l’enseigne de sa collection «Marvel Graphic Novel», et dont le succès ne sera plus démenti.

 

 

En France, où quelques auteurs comme Jean-Claude Forest avaient fait figure de précurseurs en publiant des albums pour adultes dès la fin des années 1960, le «roman graphique» naît officiellement avec le lancement en 1982 de la collection «Autodafé» des Humanoïdes Associés, inaugurée par une traduction de l’ouvrage fondateur de Will Eisner. Mais de ce côté-ci de l’Atlantique, le terme recouvre une réalité différente. «Dans l’espace franco-belge, le roman graphique s’oppose à une autre norme éditoriale: l’album cartonné de 48 pages. Quand un Astérix est publié aux Etats-Unis il est qualifié de graphic novel car ce n’est pas un comic, alors qu’il représente ici précisément la norme dont le roman graphique veut se détacher!», note Thierry Groensteen.

Pour lui, l’un des principaux dénominateurs de ce genre mal défini reste une certaine ambition artistique qui tend à le rapprocher de la littérature, tant dans les formats que les sujets. C’est ainsi que l’éditeur Casterman, dans son mensuel A Suivre, entendait accomplir «l’irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature»…

 


 

Case départ

Une irruption pourtant déjà ancienne, que l’on redécouvre à l’heure où l’essor formidable du roman graphique stimule une nouvelle quête des origines. Retour à la case départ, il y a un siècle exactement, quand Frans Masereel publiait à Genève son premier «roman en images», une série de bois gravés intitulée 25 images de la passion d’un homme. «C’est l’une des premières suites narratives de l’art moderne, constituée d’une succession d’images qui racontent une histoire destinée à tous, et pas uniquement aux enfants», note l’éditeur Martin de Halleux, qui consacre à ce graveur belge une importante monographie intitulée L’empreinte du monde

Où l’on découvre que les bois originaux de cette Passion ont ressurgi à Zurich en 1999, grâce à la perspicacité d’un employé de librairie affecté au tri des sous-sols encombrés…  «On m’avait chargé d’évacuer les caves et l’on avait décidé que tout ce qui ne pouvait pas être entreposé dans les bureaux […] serait liquidé ou jeté», témoigne ainsi Guy Droussart, ancien de la librairie Dr. Oprecht à Zurich. Et c’est sur un véritable trésor, emballé dans des coupures de journaux allemands de l’avant-guerre, qu’il mettra la main. «Sans rien dire à personne, je les rangeai provisoirement sous mon bureau», avant de déballer une à une ces quelque 300 images que beaucoup de spécialistes pensaient avoir été détruites à Berlin pendant la période nazie. Parmi ces blocs de bois, la série intégrale de ce tout premier «roman» de Masereel: 25 images de la passion d’un homme
 

Chaînon manquant

Une œuvre que Martin de Halleux n’hésite pas à poser en jalon inaugural de l’histoire du «roman graphique sans paroles». Et même si l’on peut questionner la pertinence de rattacher a posteriori les ouvrages de Masereel à une catégorie aussi neuve et fluctuante que celle du roman graphique, il ne semble pas totalement incongru de voir dans les histories gravées de l’artiste belge les prémices d’un art narratif qui a fait florès en assumant son ambition proprement romanesque.

«Masereel a véritablement ouvert la voie aux graphic novels américains. Il serait extrêmement heureux aujourd’hui de voir la richesse et la diversité de cette expression à la fois graphique et littéraire», défend l’éditeur Martin de Halleux, qui rappelle que le graveur était avant tout un raconteur d’histoires versé dans la littérature, lui qui fréquentait Thomas Mann, Romain Rolland et Stefan Zweig. Admiratif, ce dernier ne tarira pas d’éloges sur l’art du Belge: «Si tout était anéanti: livres, monuments, photographies, descriptions, etc., et qu’il ne restât plus que les bois qu’il a gravés en dix ans, on pourrait, avec eux seuls, reconstituer le monde d’aujourd’hui.»  

Monde qui revit magistralement dans les 391 gravures que présente la monographie Frans Masereel, l’empreinte du monde, mais aussi dans les 83 gravures d'Idée, ce roman sans paroles publié en 1920 et que Martin de Halleux réédite aujourd’hui.

 

 

Les aplats noirs et blancs s’y font face comme dans un tableau expressionniste. Mais surtout, la succession des images est tendue par un art narratif virtuose que l’essayiste Scott McCloud considère en «chaînon manquant» dans l’histoire du neuvième art, et qui sera une source d’inspiration majeure pour les artistes qui lui succèdent, de Lynn Ward à Will Eisner jusqu’à Art Spiegelman. 
 

Prestige culturel

Une filiation qui raconte aussi l’histoire d’une certaine «aristocratie de la bande dessinée», où le roman graphique, anobli par son rapprochement avec la littérature, devient peu à peu synonyme d’une totale liberté tant dans la forme que dans le fond. Quitte à jeter le discrédit sur les parutions plus standardisées, destinées à divertir un public adolescent et parfois considérées comme vulgairement commerciales... «C’est devenu le synonyme d’une sorte de BD haut de gamme, avec des ambitions en termes de construction littéraire, de psychologie des personnages, d’ampleur du récit.

Mais un certain nombre de dessinateurs se sont opposés à ce concept, car il s’affirme aux dépends du reste de la production», note Thierry Groensteen, qui rappelle que cette échelle du prestige culturel s’appuie sur une réalité économique de plus en plus fragile. «De 40 éditeurs dans les années 1980, nous sommes passés à plus de 400 aujourd’hui. Beaucoup se sont positionnés dans cette niche du roman graphique, qui n’en est plus une. Mais le public n’a pas augmenté dans les mêmes proportions, et comme les livres sont plus chers, les ventes sont en baisse depuis plusieurs années.» 

Pas de quoi tempérer l’enthousiasme du libraire fribourgeois. «Peu importe comment on appelle ça, pour moi cela reste de la bande dessinée, note Pascal Siffert. Ces dernières années, nous avons vraiment accompli un travail de fond pour faire apprécier et connaître ce type d’ouvrages, que le public désormais suit et apprécie. C’est ce qui compte!»

Le roman graphique, quelques jalons

Max Cabanes, désillusions sous la pluie froide

Critique >> Adapté du texte éponyme de Jean-Patrick Manchette avec l’aide de son fils Doug Headline, le nouveau roman graphique (si c’en est un!) de Max Cabanes retranscrit à merveille l’atmosphère de Nada. Le pape du néopolar signait en 1972 ce roman à forte tonalité politique où un groupe de gauchistes un peu branques mais partisans de la lutte armée décide de kidnapper l’ambassadeur des Etats-Unis dans un bordel parisien. Projet qui s’achève évidemment de sanglante manière... 
La vivacité parfois cynique des dialogues et éléments descriptifs des cartouches, repris à l’identique de chez Manchette, sont parfaitement prolongés par les traits nerveux du dessinateur français, rythmés de hachures et nimbés de couleurs très soignées. De quoi immerger totalement le lecteur dans ce Paris post-68 désespéré, traversé de personnages aux désillusions ambigües, où l’on fume des Gauloises sous la pluie froide en attendant le Grand Soir. Après les deux volumes de La Princesse de sang puis Fatale, Cabanes continue à nous faire relire – et aimer – Manchette. Pourvu qu’il continue.

>> Max Cabanes, Jean-Patrick Manchette, «Nada», Ed. Dupuis, 188 pp.

 

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