Au son du bois


Artisans de la culture

Cet été, La Liberté explore l’envers de la création. Car l’art ne serait rien sans les mains expertes qui lui donnent forme et vie (Episode 6 sur 6)

Texte: Thierry Raboud

Photos: Alain Wicht

Réalisation: Jérémy Rico

Son silence est une écoute. Jean-Marie Lehmann choisit les arbres qui deviendront guitares, violes et violons.

Qui a dit qu’il fallait s’enfoncer en forêt pour trouver un cueilleur d’arbres – nul pêcheur n’habite au fond de l’eau. A quelques encablures de Châtel-St-Denis, ces fermes posées sur un renflement du paysage qui vallonne mollement vers le Lac de Lussy pour remonter au loin vers la Dent de Lys. Pas un arbre, ou esseulé. Deux chats indolents paressent dans une cour longée de stères bâchés. La forêt qui nous amène est ailleurs, intérieure: une lourde porte vitrée à faire glisser, puis surtout à refermer, voici Jean-Marie Lehmann en son royaume. Une ligneuse cathédrale, amoncellement méticuleux de planches qui bientôt seront musique.

«Je vais voir des arbres avant qu’ils ne soient abattus. Sur des dizaines de milliers par année, j’en choisis un ou deux pour moi», introduit l’artisan, comme si ce savoir-faire ancestral était une évidence sans mystère. Alors on suit l’énigmatique Jurassien entre les travées encombrées pour tenter d’en savoir plus. Du sol au plafond de cette halle de stockage, son bois dormant attend les luthiers qui lui donneront vie. Une futaie de ventilateurs ronronnent, brassent l’air de sciure froide en défiant l’hygromètre qui, au centre de la pièce, tutoie les 95% d’humidité. «Il faut que le bois soit sec pour pouvoir être travaillé, cela prend bien 5 à 6 ans», explique le maître des lieux en pressant les capteurs d’un appareil électronique dans les fibres d’une planche. Les diodes s’illuminent à 13%, un taux d’humidité assez bas pour ne plus craindre l’oxydation et faire le bonheur d’un facteur d’instruments.

Certains viennent de loin. Une réputation européenne? Jean-Marie Lehmann sourit pour rester modeste et ne pas dire mondiale… tout juste rappellera-t-il qu’il a fourni pendant plusieurs années le prestigieux fabricant de pianos Steinway. Et de tirer de ses étagères quelques merveilles encore, ces blocs de lourde ébène dont on fera des touches, ce noyer qui deviendra éclisses, ce palissandre marronné qui sera le dos d’une guitare, puis d’innombrables bûchettes traversées de reflets ondoyants. «C’est de l’érable sycomore ondé, qu’on utilisait déjà à l’époque de Stradivarius.» Sur chaque pièce, des inscriptions indiquent année et lieu de coupe, tandis que quelques silhouettes dessinées suggèrent leur destin instrumental: violon, alto, violoncelle, viole de gambe, luth ou guitare. A l’entrée, un grand carton suspendu à un clou attend encore d’être reporté sur la rare planche idéale qui deviendra contrebasse.
 

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©Alain Wicht
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Essences précieuses

L’homme serpente entre les ventilateurs dans un silence ponctué de quelques «magnifique», lancés en agrément de sa respectueuse contemplation. Le voilà qui passe sa main sur les essences précieuses, comme si leurs veines étroites portaient encore le souvenir d’avoir été prélevées à ces terres rocheuses du Risoux, de La Brévine ou du Pays-d’Enhaut. «Ce sont des arbres très anciens, regardez ce bois, il a plus de 200 ans. Il y a une décennie un arbre vieux de 850 ans a même été abattu dans le Risoux, rendez-vous compte!»

Ce bois, il vibre à 6000 mètres/seconde.

Jean-Marie Lehmann

Difficile mais on essaie, soupesant ces bûchettes étonnamment légères et résistantes, toujours débitées «sur quartier» plutôt que «sur dosse», c’est-à-dire perpendiculairement aux cernes. Leurs lignes jamais noduleuses sont d’impeccables parallèles où le son glisse plus vite que dans l’air. «Ce bois, il vibre à 6000 mètres/seconde. Vous émettez un son ici, il se retrouve immédiatement de l’autre côté, c’est formidable, tenez, essayez», et on le frappe d’une phalange timide. Un bruit étonnamment flûté sort de cet épicéa, qui semble inspirer à son cueilleur une infinie tendresse.

Se souvient-il de chaque arbre, de chaque billot devenu planches? «Bien sûr, vu que je les ai choisis», et l’on taira notre incrédulité en insistant un peu pour tenter de savoir ce qui, du cœur ou de l’esprit, préside à un tel choix. «C’est tout simple, il y a une vingtaine de critères…» Que l’arbre ait poussé tout droit, à partir de 1000 mètres d’altitude, sur un endroit pas trop escarpé, que ses branches retombent en direction du tronc… On n’en saura pas plus. Choisir du bois de résonance est une question d’écoute, et lui sait entendre ce que les arbres ont à lui dire. Dialogue-t-il avec eux? Silence ému. Alors ne pas essayer d’en savoir trop. Sa langue n’est pas de bois – ce serait le comble –, mais chez Jean-Marie Lehmann le silence est un rempart.

«Un véritable instinct»

On sait des fissures à ce sexagénaire. De celles qui vous ébranleraient un chêne et qui remontent aux racines de l’enfance, dans les environs de Porrentruy. «Quand j’étais petit, c’était la catastrophe. J’allais voir mes amis les arbres. Ils m’ont élevé et éduqué.»

Jean-Marie Lehmann travaillera dans différents domaines avant de revenir à eux et d’apprendre les rudiments du métier auprès du luthier Maurice Ottiger. «Il est venu chez moi car il voulait fabriquer une guitare. On a beaucoup parlé de bois de résonance, et comme peu de personnes s’en occupaient, il a décidé de s’y mettre en se formant tout seul. Il possède un véritable instinct, un flair pour trouver les bons arbres», se souvient l’artisan des Paccots, qui se fournit exclusivement chez lui.

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Le cueilleur sillonne alors les forêts, puis les marchés spécialisés de Paris, Toulouse ou Crémone. C’était avant. Il y a 18 ans, une attaque cérébrale le laisse aphasique et hémiplégique. Son passé de sportif extrême l’aidera à encaisser. «J’ai fait des ultramarathons jusqu’en Himalaya. C’est ça qui m’a sauvé, m’a aidé à me relever.» Il touche alors de la photographie argentique et du commerce du vin pour ne plus s’adonner à son métier que quelques heures par semaine. Mais 30 ans d’expérience ne s’effacent pas d’un revers de main, fût-elle paralysée. Jean-Marie Lehmann continue de veiller sur ce trésor qui, bientôt sec, deviendra résonance. En attendant, les ventilateurs ronronnent nuit et jour, et on le quitte se faufilant entre leurs courants d’air.

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