De la musique le majeur en l’air


Les vieux briscards du hip-hop de Cypress Hill reviennent en forme, après une décennie d’absence. Entretien avec DJ Muggs, producteur du groupe.

Texte: Olivier Wyser, Photos: EMI, Réalisation: Jérémy Rico

«Don’t you know I’m loco?» Tu ne sais pas que je suis cinglé? C’est par cette petite phrase en anglais teinté d’espagnol, suivie immédiatement par un énorme beat sautillant et devenu depuis iconique, que le grand public découvre Cypress Hill. Insane in the Brain, ce premier single percutant du deuxième album du groupe, Black Sunday (1993) va propulser le combo de Los Angeles au sommet des charts mondiaux.

 

 

Les amateurs de rap, eux, se cassaient déjà la nuque sur les premiers tubes du groupe tel que How I Could Just Kill A Man deux ans plus tôt. Après des années 1990 fastes – émaillées de collaborations prestigieuses avec les légendes Dr. Dre ou le Wu-Tang Clan – et des années 2000 en chute libre sous le signe d’un rap latino dilué aux ambitions commerciales, Cypress Hill revient aux affaires. Avec Elephants on Acid (qui sort ces jours), la bande à B-Real renoue avec la musique psychédélique et enfumée de ses débuts, sans tomber dans le piège de l’autocitation. Coup de fil à Lawrence Muggerud, alias DJ Muggs, le metteur en son très pince-sans-rire de Cypress Hill et cheville ouvrière de ce projet.

L’album précédent date de 2010, pourquoi avoir tant attendu?
DJ Muggs:
(Très sérieux) J’étais très occupé à aller à la plage tous les jours, à m’occuper de mes enfants, jouer avec mon chien, ramasser ses crottes (rires)… Nous sommes tous très pris par différents projets en dehors de Cypress Hill et il nous a fallu du temps pour nous retrouver en studio.

Votre premier album est sorti en 1991… Vous avez pratiquement grandi ensemble. Comment vous supportez-vous encore après toutes ces années?

Dès qu’on se retrouve dans la même pièce, l’alchimie reprend. C’est difficile à expliquer, mais nous avons une connexion musicale dingue. On ne se parle pas pendant une année, et hop, la sauce prend immédiatement.

 

Le secret c’est de ne pas courir après la jeunesse. De toute façon, les gamins d’aujourd’hui ne vont pas écouter Cypress Hill.

Dj Muggs

L’ambiance est radicalement psychédélique, plutôt sombre. De toute évidence vous ne vouliez pas faire un album putassier et jouer la sécurité…

En vérité je compose d’abord pour moi. A ce stade de ma carrière je n’aspire qu’à une seule chose: faire de la musique avec le majeur en l’air. A mon âge (DJ Muggs a 50 ans, ndlr) ce ne serait pas raisonnable d’essayer de faire la même musique que les jeunes pour être populaire. Ce serait carrément pathétique.

Le rap a la réputation d’être un genre fait par et pour les jeunes, cependant de plus en plus 
d’artistes parviennent à avoir une carrière au-delà de 40 ans…

Le rap est une musique encore jeune, née à la fin des années 1970. En tant que producteur, j’ai l’impression d’atteindre mon apogée maintenant. Je sais exactement ce que je veux faire et comment l’atteindre. Le secret c’est de ne pas courir après la jeunesse. De toute façon, les gamins d’aujourd’hui ne vont pas écouter Cypress Hill. Ils ont d’autres héros et c’est très bien. Quand tu as 15 piges tu n’es pas censé écouter la même musique que tes vieux.

Vous avez un secret de longévité?

La cocaïne! Des monceaux de cocaïne. (Il éclate de rire après un long silence gêné) Non, je rigole. Il faut rester alerte dans sa tête et rester ouvert et surtout curieux.

Vous diriez que cet album est un retour aux sources, aux premiers disques sombres et enfumés… ceux d’avant votre période latino et vos errances rap-rock?

Nous ne cherchons pas à retrouver le son «du bon vieux temps». Je dirais que nous essayons à nouveau d’être nous-même. Le public a le droit de voir les parallèles qu’il veut. Moi je veux juste faire un truc original que personne d’autre ne fait. C’est facile de copier le style populaire du moment… Mais ce n’est pas très excitant.

Cypress Hill est un groupe connu pour faire l’apologie des drogues douces et de la fumette. Vous n’avez jamais eu peur d’être enfermé dans cette image 
de frères pétards du hip-hop?

(Sur un ton grave et agacé) Je ne pense pas que ce soit le cas. Ceux qui pensent ça sont eux-mêmes enfermés dans leur propre vision étriquée. On était juste des gamins. On fumait des joints et on faisait de la musique… La belle affaire. C’était notre quotidien à l’époque.

Ces derniers mois vous avez produit des morceaux pour des rappeurs en devenir comme Meyhem Lauren, Eto ou Mach Hommy. C’est important 
de garder un œil sur ce qui se passe dans la rue?

Oh oui, c’est primordial pour moi! Je recherche constamment ce qui est nouveau et unique. J’ai une émission de radio hebdomadaire dans laquelle j’essaie de mettre en avant des jeunes qui travaillent dur dans l’underground.

Parmi les gens avec qui vous avez collaboré récemment, qui préférez-vous?

Probablement Roc Marciano. Ce n’est pas du tout un petit jeune mais c’est un artiste incroyable. L’un des meilleurs rappeurs vivants. Je dis cela très sérieusement. Nous sortons un album ensemble le 19 octobre.


Avec votre propre label, Soul Assassins, vous semblez très attaché aux sorties physiques: CD, vinyle, cassette…

Oui, je les vends directement sur mon site internet. Mais ne nous voilons pas la face, les gens écoutent de la musique en streaming aujourd’hui, même le téléchargement devient obsolète. Mais heureusement, il y a encore quelques personnes qui veulent dépenser 20 dollars pour avoir un objet dans les mains. J’essaie de leur faire plaisir. 

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