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Dessins de presse: la prudence reprend peu à peu le dessus

Dessin d'Alex/La Liberté
Dessin d'Alex/La Liberté
27.03.2015

«Histoire vivante» • Fini les belles paroles de janvier, où le monde s’élevait contre la terreur. Aujourd’hui, des rencontres du dessin de presse préfèrent reporter leur manifestation pour privilégier la sécurité.

Kessava Packiry

D’abord, il y a eu le piratage de son site internet, à six reprises depuis les attentats de «Charlie Hebdo», par des pirates se présentant comme des islamistes tunisiens. Puis les fusillades meurtrières de Copenhague, les 14 et 15 février. C’en était trop pour le Mémorial de Caen, qui organise depuis cinq ans les Rencontres du dessin de presse. Aussi, fin février, un mois et demi après les attentats de Paris, le directeur Stéphane Grimaldi a-t-il annoncé le report de l’édition 2015. Prévues initialement en avril, ces rencontres qui devaient réunir 44 dessinateurs du monde entier se tiendront finalement en octobre. «Le temps nécessaire pour les repenser sur le fond comme sur la forme», souligne le directeur.

Le Mémorial de Caen n’est pas le seul à avoir privilégié la sécurité. Fin janvier par exemple, les autorités belges ont purement annulé une exposition consacrée à «Charlie Hebdo» au Musée Hergé de Louvain-la-Neuve: elles ne voulaient faire courir aucun risque au personnel et aux visiteurs. «Les questions de sécurité se posent en effet différemment dans des sites ouverts toute l’année à de larges publics», insiste Stéphane Grimaldi.

Une question d’éthique

A contrario, d’autres salons n’entendent rien céder. C’est le cas dans le petit village français de Saint-Juste-le-Martel qui, l’automne venu, devient la «capitale incontestée du dessin de presse». Dans une interview récente, Corinne Villegier, permanente du salon, déclarait: «On se bat depuis 34 ans pour la liberté de la presse et on continuera à se battre pour la liberté de la presse. Il n’est donc pas envisagé de renoncer à la prochaine édition. Ce serait donner raison aux terroristes.»

Stéphane Grimaldi tient à justifier sa décision: «Depuis que nous organisons ces rencontres, nous le faisons en collaboration avec les établissements scolaires: un bon dessin de presse est utilisé comme outil pédagogique, car il raconte de manière accessible la complexité d’un sujet d’actualité, et permet d’appréhender l’Histoire. Sur les 400'000 visiteurs que nous recevons par an, nous accueillons plus de 110'000 élèves. Chacun de nous peut prendre en conscience le risque qu’il veut mais certainement pas le faire prendre à des tiers. Il existe aussi une éthique de la responsabilité.»

Un mauvais signe

Pour le directeur du Mémorial de Caen, le dessin de presse a pris une nouvelle dimension depuis les attentats. «Aussi, il nous a paru important de repenser sa place au sein de nos sociétés. Nous avons une manière d’appréhender le dessin de presse qui n’est pas partagée dans le monde entier. Comment dialoguer? Comment montrer que le but n’est pas de blesser les gens, mais de montrer l’état du monde ou de dénoncer des injustices? Tenter d’apporter des réponses à ces sujets de fond sera donc notre objectif d’octobre.» Parmi les dessinateurs, Stéphane Grimaldi assure que cette décision a été parfaitement comprise. «La difficulté, entre autres, a été de trouver une nouvelle date.»

Certains ne comprennent pourtant pas. «Par rapport aux belles paroles exprimées en janvier, c’est un mauvais signe», relève Jérôme Thorel, rédacteur en chef du journal satirique français «Zélium». Nadia Khiari, alias Willisfromtunis - qui croque avec un humour féroce l’actualité vue par un chat - s’élève: «Je peux comprendre que les gens n’aient pas envie de se mettre en danger. Mais si on arrête, et même si on reporte, c’est fini: les terroristes auront gagné!» La jeune Tunisienne sait de quoi elle parle, elle qui a déjà été l’objet de menaces. «Mais même s’il y a des menaces, même s’il y a des attentats, nous n’avons pas cessé en Tunisie de poursuivre nos activités, les dessins comme les spectacles. Depuis la révolution, il y a eu un attentat chaque mois dans notre pays contre les policiers, les militaires, les gardes nationaux. Sans parler des morts du Bardo. Malgré tout ça, les Tunisiens ont continué à vivre. Ils n’entendent pas céder à la terreur. Si on cède, c’est foutu!»

Un feu de paille

Est-il déjà loin le temps où le monde se dressait contre la peur, après les attentats de «Charlie Hebdo»? «C’était un feu de paille. On savait bien que le soufflé allait retomber», confie Giemsi, caricaturiste et bédéiste toulousain. «Il est difficile de juger la décision du Mémorial de Caen. Mais je pense que cette décision n’est pas seulement la conséquence de ce qu’il s’est passé en début d’année. Le contexte n’est plus pareil depuis des années déjà. Il n’y a qu’à voir la presse, mis à part la presse satirique, qui se déleste de notre travail. La «Dépêche du Midi» par exemple a été la première à pleurer après les attentats. Pourtant, cela fait longtemps qu’elle a fermé ses colonnes aux dessinateurs. Notre métier commence à tomber dans la précarité!»

Willisfromtunis soulève un autre problème: il y a de moins en moins de festivals, en France, dédiés au dessin de presse. Non pas en raison d’une crainte quelconque. Mais à cause des budgets des mairies. C’est le cas à Carquefou, petite ville française, qui a renoncé à son festival. «Nos rencontres ont lieu en février. Il est vrai que si elles avaient été maintenues, cela nous aurait posé quelques soucis. Mais la décision de les annuler, du moins de les mettre en stand-by, a été prise en 2014. Donc cela n’est pas du tout lié à une question de sécurité. Mais comme bien d’autres communes, avec de nouvelles équipes en place, il a fallu revoir le budget culturel à la baisse et plancher sur de nouvelles offres», explique Gwenaëlle Boucard, directrice de la communication de Carquefou.

Toutes les communes n’ont pas réagi de la même manière. A Tourcoing, le Festival du dessin de presse, disparu en 2011 faute de subventions, a obtenu la promesse du maire d’un éventuel retour cette année.

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De moins en moins soutenus

«Dans un contexte de crainte et d’autocensure, où des festivals dédiés au dessin de presse sont reportés ou annulés, nous choisissons d’affirmer notre attachement à la liberté de la satire et au droit à la marrade subversive.» Ainsi s’expriment sur Facebook les dessinateurs de «Zélium», un journal satirique français qui a organisé vendredi dernier et aujourd’hui à Montreuil des Rencontres du dessin de presse. Son rédacteur en chef, Jérôme Thorel, confie que les temps sont très durs pour la presse satirique. Il n’y a qu’à voir les finances calamiteuses de «Charlie Hebdo» avant les attentats…

«Nous fêtons les quatre ans de «Zélium», et son retour en kiosque. L’an dernier, nous étions vendus dans des librairies ou des structures alternatives. C’est difficile. Nous survivons grâce à nos lecteurs, sans pub. Nous sommes quatre, nous vivons à peine du salaire minimum légal, et les dessinateurs qui contribuent à «Zélium» le font bénévolement. La presse satirique tire la langue. Et ce n’est pas l’aide à la presse qui nous aide: le Gouvernement français distribue par année 800 millions d’euros, mais qui profitent avant tout aux grands groupes, sans aucun critère de qualité. Il n’y a rien qui est fait pour nous redonner nos lettres de noblesse. Pourtant, par rapport à la presse people, la presse satirique est bien plus utile à la démocratie.»

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Danemark: Flemming Rose récompensé

Le Danois Flemming Rose, qui avait publié des dessins du prophète Mahomet à l’origine de violentes manifestations dans le monde musulman, a été primé la semaine dernière. Flemming Rose, 57 ans, vit encore sous protection policière. En 2005, il avait fait publier, en tant que rédacteur en chef des pages culture du journal «Jyllands-Posten», douze caricatures du prophète de l’islam. Ces dessins avaient été reproduits quelques mois plus tard par l’hebdomadaire satirique français «Charlie Hebdo», où des djihadistes ont tué 12 personnes en janvier.

«Selon moi, le débat dans lequel j’ai été entraîné il y a près de dix ans par hasard concerne la tolérance et la liberté», a-t-il déclaré lors de la remise de ce prix annuel du club de la presse danois. La décision du quotidien de publier les caricatures avait divisé au Danemark et de nombreux journalistes avaient alors critiqué Flemming Rose. Le club de la presse danois a estimé que M. Rose était «un acteur central et déterminé du débat international sur la liberté d’expression».

Il y a deux semaines, l’artiste suédois Lars Vilks, qui avait déclenché une vague de protestations dans le monde musulman en 2007 avec une caricature du prophète Mahomet dans un corps de chien, avait reçu un prix d’une association danoise pour la liberté d’expression. Lars Vilks était sorti indemne de l’attentat du 14 février à Copenhague. ATS

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