La Liberté

Emirats: le rêve d’une nouvelle Cordoue

Tours spectaculaires, instituts scientifiques de pointe, musées d'art, projets futuristes: les monarchies arabes soignent leur image. © DR
Tours spectaculaires, instituts scientifiques de pointe, musées d'art, projets futuristes: les monarchies arabes soignent leur image. © DR
Modernité et tradition: le musée du Louvre de Jean Nouvel, qui s'ouvrira en 2015. © DR
Modernité et tradition: le musée du Louvre de Jean Nouvel, qui s'ouvrira en 2015. © DR
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12.09.2014

«Histoire vivante»/Moyen-Orient • Architectures spectaculaires, recherches scientifiques de pointe, projets futuristes, collections d’art prestigieuses, les monarchies arabes sortent les grands moyens pour gagner une reconnaissance internationale.

Pascal Fleury

Il y a un millénaire, la civilisation arabo-musulmane rayonnait sur trois continents, jusqu’au califat de Cordoue en Espagne. Elle illuminait l’Europe obscure de ses découvertes scientifiques et de ses raffinements artistiques, excellant dans des domaines aussi variés que la géographie, les mathématiques, la médecine, l’astronomie, l’architecture ou les beaux-arts.

Aujourd’hui, cet âge d’or islamique fait toujours rêver les richissimes cheikhs des Emirats arabes unis, du Qatar, du Bahreïn ou du Koweït. Pariant résolument sur la modernité, mais dans le respect de la tradition, ils espèrent rendre au monde arabe cette place resplendissante perdue depuis des siècles.

Pour retrouver ce lustre d’antan et gagner une reconnaissance internationale, les cités-Etats d’Abu Dhabi et de Dubai, comme les capitales Doha ou Manama, rivalisent d’imagination. Elles multiplient les gestes architecturaux, créent des quartiers écologiques modèles, facilitent les implantations universitaires, investissent dans les énergies du futur, ouvrent des musées d’art aux noms prestigieux, décrochent les plus grandes rencontres internationales, comme l’Expo universelle en 2020 à Dubai ou la Coupe du monde de football en 2022 au Qatar. Les Emirats arabes unis se lancent même dans la conquête spatiale. En mal d’identité culturelle et historique, ces monarchies se construisent une image rutilante à grand renfort de pétrodollars. Petit tour d’horizon.

Architecture

En quelques années, les tours futuristes sont devenues la carte de visite des émirats du Golfe arabo-persique. Les villes rivalisent de hauteur, la palme revenant à la Burj Khalifa de Dubai, le plus haut gratte-ciel du monde dominant, de ses 828 mètres, le Dubai Mall, le plus vaste centre de shopping de la planète, qui comprend plus de 1200 magasins, une patinoire et un aquarium. La cité-Etat compte d’autres édifices impressionnants, comme la tour Cayan en spirale, qui s’offre une rotation de 90 degrés sur 75 étages, ou la Burj al-Arab, qui se déploie telle une immense voile en fibre de verre, téflon et acier. Abu Dhabi n’est pas en reste, avec son World Trade Center ou son impressionnant HQ en forme de disque parfait.

Cette démesure architecturale, que l’on retrouve dans les autres capitales des Etats du Golfe arabo-persique, n’empêche pas le respect de la tradition. Ainsi de nombreux palais, dignes de l’Alhambra de Grenade selon leurs propriétaires, rivalisent avec des édifices religieux finement ciselés, comme la Grande mosquée Cheikh Zayed d’Abu Dhabi, plus grande structure en marbre jamais édifiée par l’homme. Des ouvrages sublimes, mais qui ne réussissent pas à cacher une face plus sombre de ce lustre architectural: l’exploitation d’une main-d’œuvre étrangère sur des chantiers à haut risque, que la crise économique survenue en 2008 a encore précarisée.

Formation et recherche

Jusqu’à la Renaissance, le monde arabe excellait dans les sciences. Des chercheurs persans comme le mathématicien al-Khwarizmi ou les médecins Rhazès et Ibn Sina, alias Avicenne, ont légué de grandes découvertes à l’humanité. Aujourd’hui, les Emirats cherchent à retrouver une place dans la recherche scientifique, en multipliant les universités et les instituts de recherche. Ils accueillent aussi de nombreuses conférences scientifiques et techniques internationales dans des domaines aussi variés que la médecine, la biologie moléculaire, la pétrochimie, le génie civil ou l’informatique.

Parmi les projets les plus prometteurs, on peut citer la future écoville de Masdar, dans l’émirat d’Abu Dhabi. En construction depuis 2008, elle devrait pouvoir accueillir jusqu’à 50 000 habitants et 1500 entreprises dans les années 2020. Cette ville «verte», dont la réalisation a été ralentie par la crise économique, se voudra un modèle pour les technologies propres et les énergies renouvelables.

Depuis 2009, la cité abrite le Masdar Institute, fruit d’une collaboration avec le Massachusetts Institute of Technology. (MIT)’école a déjà accueilli plus de 400 étudiants, dont un tiers vient des Emirats (55% de filles). Plus de 300 projets de recherches sont en cours, surtout dans le solaire, les écosystèmes, les biocarburants et la capture de carbone. Une somptueuse Sorbonne Abu Dhabi a aussi été ouverte en 2006, en partenariat avec Paris. Elle comptait ce printemps 710 étudiants. La majorité des enseignants viennent de France.

Musées d’art et opéras

L’aura internationale des émirats du Golfe devrait aussi augmenter grâce à la culture. Après l’inauguration du Musée d’art islamique de Doha au Qatar, signé par le célèbre architecte Ieoh Ming Pei (pyramide du Louvre), c’est un projet de «Louvre des sables», conçu par Jean Nouvel, qui devrait s’ouvrir l’an prochain à Abu Dhabi. Puis, en 2017, un Guggenheim sur une île naturelle de la même ville, imaginé par l’architecte Frank Gehry. Dubai, pour sa part, qui développe déjà sa politique culturelle en accueillant des foires internationales d’art contemporain, va se doter d’un musée d’art moderne et d’un opéra. A Oman, le sultan Qabous ibn Saïd a inauguré en 2011 l’Opéra royal de Mascate.

Rencontres universelles

Le Mondial de football au Qatar en 2022 a déjà fait couler beaucoup d’encre. Mais auparavant, en 2020, il y aura déjà une Exposition universelle dans la région, à Dubai. Le thème de la manifestation, estimée à 6,5 milliards d’euros, sera «Connecter les esprits, construire le futur». Pour séduire le jury, Dubai a misé sur une image «différente», celle d’un monde arabe tolérant et ouvert… comme autrefois, à Cordoue.

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Mission spatiale sur Mars

Au Moyen Age déjà, les astronomes arabes étaient très avancés. Intégrant les découvertes antiques d’Hipparque et de Ptolémée, ils ont réalisé des descriptions détaillées des constellations, ont dessiné des cartes du ciel et ont mis au point des instruments astronomiques perfectionnés, comme l’astrolabe.

Aujourd’hui, les Emirats veulent aller encore beaucoup plus loin. Ils espèrent envoyer une sonde sur Mars en 2021. Les Emirats arabes unis ont annoncé la création d’une agence spatiale dans ce but en juillet dernier. Il s’agit d’une première dans le monde arabe, un enjeu majeur, tant sur le plan scientifique que politique. La mission permettra en effet d’exalter la fierté nationale en vue des célébrations du 50e anniversaire des Emirats, en 2021. Mais elle propulsera aussi le pays sur la scène internationale, le plaçant dans le club très fermé des Etats qui poursuivent d’ambitieux programmes spatiaux.

«L’objectif est de bâtir les capacités technologiques et intellectuelles des Emirats dans les domaines de l’aérospatiale et de l’exploration de l’espace», a souligné le président des Emirats, cheikh Khalifa Ben Zayed al-Nahyane.

La nouvelle agence spatiale devrait chapeauter plusieurs organismes qui travaillent déjà dans le domaine de l’espace, comme Dubaisat, spécialisé dans l’observation, Al Yah, qui opère dans les communications, ou Thuraya, firme de télécommunications. La nouvelle agence aura aussi pour mission de lier des partenariats à l’international.

Pour cheikh Mohammad Ben Rachid al-Maktoum, vice-président des Emirats et souverain de Dubai, «atteindre la planète Mars est un grand défi». «Nous l’avons choisi parce qu’il nous motive», a-t-il précisé, cité par l’agence de presse WAM. Selon l’émir, les investissements du pays dans le domaine spatial atteignent déjà 20 milliards de dirhams (5 milliards de francs).

Pour atteindre Mars, la sonde devra voyager dans l’espace durant neuf mois et parcourir 60 millions de kilomètres. Elle fera des Emirats arabes unis le neuvième pays du monde engagé dans l’exploration de la planète rouge. Depuis les années 1960, une vingtaine de sondes ont visité Mars.

L’ancien astronaute Buzz Aldrin a affirmé le 15 juillet dernier, lors du Sommet mondial aérospatial à Abu Dhabi, que les Emirats arabes unis avaient un rôle dans la prochaine étape de l’exploration de l’espace. L’Américain a ajouté qu’il était maintenant temps pour le secteur commercial de prendre la tête de l’exploration de l’espace. PFY

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La semaine prochaine

Les Emirats arabes (suite)

Retour sur l'histoire des Emirats arabes unis, qui occupent une place toujours plus en vue dans l'économie et la géopolitique mondiale. Où l'on apprend que ces micro-Etats ne sont pas devenus riches uniquement grâce à la manne pétrolière. Et qu'on y parle de démocratie...

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