La Liberté

La bataille des ondes de Radio Londres

L’équipe française de la BBC, à Londres. Avec ici, de gauche à droite:Jacques Duchesne, responsable des programmes, Jean-Jacques Mayoux, André Gillois, Maurice Schumann, Jean Oberlé et Geneviève Brissot. © In «De Gaulle et les Français libres», Ed. Albin Michel, 2010/DR
L’équipe française de la BBC, à Londres. Avec ici, de gauche à droite:Jacques Duchesne, responsable des programmes, Jean-Jacques Mayoux, André Gillois, Maurice Schumann, Jean Oberlé et Geneviève Brissot. © In «De Gaulle et les Français libres», Ed. Albin Michel, 2010/DR
Le loufoque Pierre Dac: une artillerie comique au service de la France libre. © DR
Le loufoque Pierre Dac: une artillerie comique au service de la France libre. © DR
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10.10.2014

«Histoire vivante»/Seconde Guerre mondiale • Les Français parlent aux Français: durant plus de quatre ans, sur la BBC, la France libre a mené une impitoyable guerre «en direct» contre Vichy et Radio Paris, appuyant la Résistance depuis Londres.

Pascal Fleury

«Les sanglots lents des violons de l’automne… bercent mon cœur d’une langueur monotone.» La célèbre strophe du poème de Paul Verlaine, légèrement altérée («bercent» au lieu de «blessent»), a été citée d’innombrables fois dans les films de guerre pour illustrer les messages secrets émis par Radio Londres à l’approche du débarquement de Normandie.

Ce n’était évidemment pas du cinéma. Le message codé de Verlaine a bien été diffusé en deux phases, entre le 1er et le 5 juin 1944, parmi 200 autres avis cryptés, qui comprenaient également des leurres. La célèbre phrase était destinée au réseau Ventriloquist, actif dans le pays de la Loire, de la Sologne et jusqu’au Poitou. Elle donnait l’alerte, puis la confirmation d’ordre, pour le déclenchement du sabotage des voies ferrées situées à l’arrière de la Bretagne et de la Normandie. Les résistants s’y sont employés avec efficacité, ignorant l’immense importance de la réussite de leur action.

«Messages personnels»

Sur les ondes de la BBC, les «messages personnels» s’étaient en fait multipliés depuis le 1er juin 1944. Diffusés jusqu’à quatre fois par jour pendant un quart d’heure environ, ils étaient destinés surtout aux réseaux et aux groupes de la Résistance.

A l’approche du «D-Day», il s’agissait surtout d’ordres de sabotages massifs de lignes électriques et de télécommunications, de routes et de voies de chemins de fer, ou alors de l’annonces de parachutages d’armes.

Les auditeurs qui écoutaient clandestinement Radio Londres ont pu entendre des codes d’alerte comme «Christian, laisse tes cheveux tranquilles», «La cuisinière vient d’avoir des quintuplés» ou «Madeleine attend depuis dix minutes». Ce dernier message, par exemple, était destiné au réseau de résistance Acolyte, dans la région de Roanne. Ce maquis provoquera des déraillements sur plusieurs voies ferrées nord-sud, la coupure du câble téléphonique Paris-Rome ou encore la destruction de la ligne haute tension alimentant Vichy.

Le principe des «messages personnels» avait été imaginé par l’ingénieur français Georges Bégué, qui était au service du Renseignement britannique. Le premier message, «Lisette va bien», a été émis le 3 septembre 1941 pour annoncer une opération de parachutage.

L’Appel du 18 juin

Mais la voix de la France libre, sur les ondes de la BBC, ne se limitait pas à ces messages codés. L’émission quotidienne «Les Français parlent aux Français» était en soi une arme de guerre, animée par des soldats du micro. Au travers d’éditoriaux, de chroniques, de sketches et de chansons, ils ont mené pendant plus de 1500 soirs une impitoyable «bataille des ondes».

La première salve a été tirée le 18 juin 1940 par le général de Gaulle. Dans un discours radiodiffusé majeur - peu entendu en direct mais largement reproduit par la presse française - il a lancé un vibrant «Appel» aux armes: «Quoi qu’il arrive, la flamme de la Résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas.» Le général s’exprimera à 67 reprises au micro de la BBC.

Depuis l’immeuble victorien de la Bush House, l’équipe de la section française, menée par Jacques Duchesne, va alors inlassablement entretenir la flamme, multipliant les messages d’espoir et de combat. Les voix de Maurice Schumann, Jean Oberlé, René Cassin, Jean Marin, Brunius ou Pierre Dac (dès 1943), deviennent peu à peu familières: des milliers de Français écoutent Radio Londres soir après soir sur le continent, puis des centaines de milliers, jusqu’à mobiliser en 1944 les masses de patriotes de l’insurrection nationale.

Devoir et honneur

«Les voix de la BBC ont apporté aux Français l’espoir dans les heures les plus sombres. Elles leur ont révélé ce qu’une propagande de mensonge leur cachait. Elles leur ont sans cesse rappelé les exigences du devoir et de l’honneur. Elles ont contribué à piloter l’action résistante», commente l’historien de la France libre et ancien résistant Jean-Louis Crémieux-Brilhac.

Vichy et les nazis ont utilisé tous les moyens pour tenter de faire taire cette arme de guerre: brouillage (plutôt inefficace), diffusion puissante et attrayante de Radio Paris, interdiction d’écoute des programmes de la BBC… En zone occupée, la publication de textes d’émissions est même punie de mort. En vain. Ils perdront la bataille des ondes…

> Les Français parlent aux Français» et «La Bataille de Radio Londres», présentés par Jacques Pessis et Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Editions Omnibus.

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Repères

Les voix de la France libre

> Jacques Duchesne. Cet acteur et metteur en scène, de son vrai nom Michel Saint-Denis, avait créé une troupe théâtrale à succès à Londres déjà avant la guerre. Rescapé de Dunkerque, il sera le responsable des programmes en français de la BBC dès juillet 1940 et jusqu’en 1944. Ses émissions comme «La discussion des trois amis» ou «La petite académie» étaient particulièrement écoutées.

> Maurice Schumann. Philosophe de formation, l’ancien journaliste de «L’Aube» a gagné Londres dès juin 1940. Orateur de talent, il devient le porte-parole du général de Gaulle et responsable à la BBC des cinq minutes de l’émission «Honneur et patrie». Le 6 juin 1944, il participe au débarquement de Normandie, puis accompagne la 2e division blindée vers Paris, assurant la liaison entre l’armée de la libération et les Forces françaises de l’intérieur.

> Jean Oberlé. Ce journaliste spirituel, dessinateur et peintre, se trouve à la BBC, le 18 juin 1940, lors de l’Appel du général de Gaulle. Il se rallie immédiatement aux Français libres. Il va multiplier les éditoriaux, ainsi que les sketches. On lui doit la fameuse ritournelle «Radio Paris ment, Radio Paris ment, Radio Paris est allemand», chantée au rythme de «La Cucaracha».

> Jean Marin. Ce correspondant de l’agence Havas à Londres, dont le vrai nom est Yves Morvan, est aussi un éditorialiste de la première heure au micro de la BBC. Jusqu’en 1943, il sera l’une des voix quotidiennes de l’émission «Les Français parlent aux Français». En 1944, il participe à la libération de Paris. Après la prise de Rennes, il dirige Radio Bretagne. Il participera également à la naissance du quotidien «Ouest-France».

> Pierre Bourdan. De son vrai nom Pierre Maillaud, ce rédacteur de l’agence de presse Havas, à Londres, jette les bases de l’Agence française indépendante (AFI) lorsque Havas Paris passe sous contrôle allemand. Jusqu’en juillet 1944, il va intervenir plusieurs fois par semaine au micro de la BBC, assurant les commentaires politiques et militaires.

> André Gillois. Editeur et homme de radio avant-guerre au Poste parisien, André Gillois, alias Maurice Diamant-Berger, a participé aux premiers réseaux de la Résistance en zone libre avant de gagner l’Angleterre en 1942. Dès mai 1943 et jusqu’en septembre 1944, il a été l’animateur quotidien de l’émission «Honneur et patrie». Il a succédé à Maurice Schumann en juin 1944 au poste de porte-parole du général de Gaulle. 

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L’humour comme arme

Les soldats du micro de Radio Londres avaient aussi leurs francs-tireurs. Le plus percutant était déjà célèbre en France avant la guerre pour son humour décapant: Pierre Dac, «le roi des loufoques», fondateur du journal satirique «L’Os à moelle», habitué des théâtres et des cabarets. Le chansonnier rejoint les combattants de la France libre le 30 octobre 1943, après une longue et difficile période d’exil et de captivité en France et en Espagne. Il est finalement échangé contre quelques sacs de blé…

A la BBC, les interventions de Pierre Dac vont dynamiter la propagande des collaborateurs et des Allemands. Géant du trait d’esprit, il multiplie les chroniques, fustigeant le gouvernement de Vichy et le régime nazi. Il parodie les chansons à la mode, «Les gars de la marine» devenant «Les gars de la vermine». Un humour qui stimule l’esprit d’insoumission des Français.

Durant les neuf derniers mois du conflit, le comique engagera un duel radiophonique épique avec le plus redoutable orateur de Radio Paris, le secrétaire d’Etat à la propagande Philippe Henriot. Son discours lapidaire, «Bagatelle sur un tombeau», restera dans les annales. Discrédité pour ses origines juives - son vrai nom était André Isaac -, qui l’empêcheraient d’être un bon Français, Pierre Dac rappellera que son frère Marcel est «mort pour la France», fauché par les obus allemands en 1915. Et de porter l’estocade: «Voilà, Monsieur Henriot, ce que cela signifie pour moi, la France. Sur votre tombe, si toutefois vous en avez une, il y aura aussi une inscription. Elle sera ainsi libellée: Philippe Henriot, mort pour Hitler.» Une épitaphe prémonitoire: l’orateur de Radio Paris sera tué par la Résistance deux mois plus tard.

Quant à Pierre Dac, il sera fait chevalier de la Légion d’honneur par de Gaulle, recevra la croix de guerre avec palmes et la médaille de la Résistance. Mais ce sont ses sketches avec Francis Blanche qui le rendront à jamais célèbre. En particulier son interprétation du Sâr Rabindranath Duval… 

> Pierre Dac: «Un Français libre à Londres en guerre», Ed. France Empire, et «Drôle de guerre», Ed. Omnibus.

> Voir aussi «La guerre des ondes», docu-fiction de Laurent Jaoui, ce dimanche sur RTS 2.

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