La Liberté

Les novices en politique montent au front

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02.05.2014

Inde • A la faveur des élections indiennes en cours, de nouvelles générations politiques montent en puissance. Côté économie, l’Inde reste difficile à saisir par la logique occidentale, résume un patron de l’industrie indienne.

EMMANUEL DERVILLe, New DeLHi

Ils sont acteurs, footballeurs, journalistes, universitaires, joueurs de cricket… Il y a même l’ancien chef des armées, et un magicien qui promet de «faire disparaître la mauvaise gouvernance». Alors que l’Inde se rend encore pendant une dizaine de jours aux urnes (jusqu’au 12 mai), les partis donnent leur chance à des candidats qui n’ont jamais concouru, conscients que l’électorat est avide de changement.

Pour renouveler son image, le Parti du Congrès, qui brigue un troisième mandat (mais est donné battu par la droite nationaliste), a mis en avant quelques nouvelles têtes comme Nandan Nilekani. Fondateur du géant indien de l’informatique Infosys, il se présente à Bangalore, dans le sud du pays. «La majorité de la population a moins de 30 ans, explique Nandan Nilekani. Elle a grandi après 1991, lorsque le pays ouvrait son économie sur le monde, libéralisait les investissements et les importations. Ces jeunes veulent un avenir meilleur, et ils le veulent tout de suite. Cent millions d’entre eux votent pour la première fois. Ils réclament des personnalités compétentes, qui ont fait leurs preuves, et qui offrent des solutions.»

Héritage de papa…

L’évolution est spectaculaire dans un pays qui a longtemps fait la part belle aux «fils de». Dans un ouvrage paru en 2011, l’historien anglais Patrick French soulignait que tous les députés de la chambre basse âgés de moins de 30 ans ont hérité du siège de papa. Le BJP, le parti de la droite nationaliste, l’a bien compris. Grand favori du scrutin, son chef de file, Narendra Modi, a renouvelé les deux tiers de ses listes par rapport aux législatives de 2009. Durant la campagne, Narendra Modi, qui dirige l’Etat du Gujarat depuis 13 ans, n’a eu de cesse de rappeler ses origines modestes, lui l’ancien vendeur de thé, face à Rahul Gandhi, héritier de la dynastie Gandhi et figure de proue du Parti du Congrès.

Les attentes de la population sont d’autant plus grandes que, depuis cinq ans, les indicateurs socio-économiques n’ont guère progressé. La croissance, qui galopait à 9,5% en 2006-2007, est tombée à 4,7% fin 2013. Soixante-sept ans après l’indépendance, de vieux problèmes persistent dans certains Etats: malnutrition chez les femmes et les enfants, mortalité infantile élevée, écoles sans professeur… Selon une étude du cabinet McKinsey parue en février, 680 millions de personnes, plus d’un Indien sur deux, manquent d’eau potable, de soins, et d’une éducation de qualité. Révélateur d’un Etat qui a du mal à assumer ses fonctions régaliennes.

Institutions défaillantes

L’électorat urbain descend de plus en plus dans la rue pour protester contre des institutions défaillantes. Comme lors des grandes manifestations après le viol d’une étudiante à Delhi en décembre 2012. Des milliers de protestataires ont étalé leur colère contre une police jugée incompétente. Il y a aussi eu les sit-in contre la corruption emmenés par le militant Anna Hazare en 2011. Le mouvement a donné naissance à l’Aam Aadmi party (AAP, le parti de l’homme du peuple).

Des idées neuves

Fondé par un ancien fonctionnaire, Arvind Kejriwal, et des anonymes issus de la société civile, l’AAP se présente comme une alternative au Congrès et au BJP. Il a fait de la lutte contre l’inflation et la corruption ses priorités. La jeune pousse est arrivée deuxième aux élections locales de Delhi en décembre, forçant les partis traditionnels à adapter leur discours de campagne. «Notre formation attire des candidats qui ne sont pas des professionnels de la politique. Nous apportons des idées neuves, par opposition aux partis traditionnels», assure Balakrishnan, un chef d’entreprise qui défend les couleurs de l’AAP à Bangalore. Usé par dix ans de pouvoir, le Congrès a du mal à défendre son bilan, si bien que les médias indiens présentent le scrutin comme un affrontement entre le BJP et l’AAP.

Le renouvellement des listes obéit aussi à des considérations tactiques. «L’électorat a tendance à voter contre le candidat sortant. Il est normal que les partis remanient leurs listes», note Adnan Farooqui, professeur de sciences politiques à l’Université Jamia Millia Islamia de Delhi. «Mais cela ne veut pas dire que ces nouveaux candidats vont tout changer du jour au lendemain. Beaucoup ne proposent guère de mesures concrètes. La nomination de vedettes du sport et du cinéma illustre le vide idéologique dont souffrent certains partis régionaux.» La Libre Belgique

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L’Inde vue par Une famille

Le documentaire que propose «Histoire vivante», dimanche, est signé Laurent Jaoui. Il raconte l’histoire de l’Inde à travers trois générations d’une famille de Delhi: du grand-père ayant quitté la campagne pour la ville aux petites-filles, diplômées de prestigieuses universités étrangères.

Chaque génération symbolise les incroyables transformations du pays depuis son indépendance, en 1947. Une famille de classe moyenne qui incarne les grands dilemmes et tensions du développement indien: le service à la nation contre l’égoïsme de la consommation; la démocratie élitiste contre la longue marche des pauvres vers le pouvoir…

Par-delà les clichés de l’Inde des bidonvilles ou de l’Inde des nouveaux riches et de Bollywood, on entame ici un grand voyage historique dans la mémoire collective, dans les archives, dans la géographie humaine et complexe de l’Inde moderne. Malgré une instabilité chronique, la démocratie la plus peuplée au monde a surmonté les crises et les défis auxquels elle a dû faire face depuis 1947, pour devenir une des grandes puissances de la planète.

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Un système porteur d’espoir

Il fait partie du comité de direction d’une des plus grandes holdings qui soient, des plus diversifiées et ramifiées aussi: R. Gopalakrishnan - dit Gopal - est l’un des sept directeurs de Tata Sons, qui chapeaute Tata Group, représentant plus de 100 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 450 000 employés dans le monde. Fondée en 1912 et restée familiale, l’entreprise est active dans des secteurs aussi divers que l’acier, la chimie, les communications, l’énergie, l’enseignement, la culture, le thé, les transports…

R. Gopal s’est exprimé récemment en Europe sur le thème de la démocratie. Pour le tycoon indien, l’importance des législatives actuelles est fondamentale: «C’est un exercice important, nous sommes la seule nation dans le monde qui essaie de se débarrasser de la pauvreté par la stricte démocratie.»

D’ici quelque temps, l’Inde va encore évoluer politiquement. Et pour R. Gopal, le système est porteur d’espoir: «Le vote est électronique et il va y avoir des machines qui voyagent par avion, d’autres à dos d’éléphant. Nous prenons cela très au sérieux. Je suis très fier de notre démocratie, c’est l’une des raisons qui me donnent confiance en l’avenir. Certes, il y a de la misère et de la corruption, contre lesquelles il faut toujours lutter. Mais nous avons aussi beaucoup de médias, 900 chaînes de télévision, 20 000 journaux. C’est un grand avantage, car dans ces conditions, il n’est pas facile de cacher quelque chose sous le tapis.» ED

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«Laisser une place à l’ambiguïté»

L’économie indienne se déploie dans trois grands secteurs: l’agriculture, qui représente moins de 15% du PIB, l’industrie (20% du PIB) et les services (60% du PIB). «Il s’agit d’une structure inhabituelle dans un pays en développement, avec un mélange de tout: de l’absence de qualification à un très haut niveau, de la qualité médiocre à l’excellence.» Sur la question de l’innovation, R. Gopal affiche un point de vue particulier: «Qu’est-ce qui est nouveau? L’iPhone ou l’iPad bénéficient à un demi ou à un milliard de gens. Mais il faut de l’innovation pour les six autres milliards qui n’utiliseront pas d’iPad ou d’iPhone avant longtemps, voire jamais. Il faut des innovations basiques, pour l’accès à l’eau potable, une automobile accessible, des routes qui durent plus longtemps… En Inde, l’on peut faire toutes ces choses à très bas prix.» Tout comme envoyer une fusée pour dix fois moins cher qu’aux Etats-Unis.

C’est l’un des nœuds de la culture indienne que, d’ici, on appelle les contrastes. R. Gopal nuance: «La façon de penser occidentale vient de la Grèce. Pour les Grecs, il y avait peu de place pour l’ambiguïté: une chose est juste ou pas, bonne ou pas. Notre façon de penser orientale laisse une place à l’ambiguïté, à laquelle est liée notre conception de l’innovation. Les Européens peinent à imaginer qu’on a du mal à nourrir nos populations et qu’on lance des fusées.»

Plus perplexe sur les Etats-Unis - «c’est une société où, si quelque chose est inefficient, ils le laissent mourir» - R. Gopal loue l’Europe pour la sagesse de ses dirigeants à la recherche de solutions acceptables pour sortir de la crise. Une Europe non pas concurrente mais partenaire. Il rappelle que l’Inde a investi énormément d’argent en Europe, quelque 13 milliards de dollars dans l’acier, la chimie, le matériel médical, les camions et l’automobile, le thé… Ainsi, font désormais partie du groupe Tata les constructeurs automobiles Jaguar et Land Rover, les thés Tetley, le groupe Corus, né de la fusion de British Steel et Hoogovens, producteur tant d’acier que d’aluminium. ED

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