La Liberté

Quand la CIA manipulait les cerveaux

Jack Nicholson dans «Vol au-dessus d’un nid de coucou» (1975). Le film de Milos Forman s’inspire du roman de Ken Kesey (1962), qui avait été lui-même cobaye volontaire pour tester des produits psychédéliques dans le cadre de recherches universitaires secrètement sponsorisées par la CIA. © DR
Jack Nicholson dans «Vol au-dessus d’un nid de coucou» (1975). Le film de Milos Forman s’inspire du roman de Ken Kesey (1962), qui avait été lui-même cobaye volontaire pour tester des produits psychédéliques dans le cadre de recherches universitaires secrètement sponsorisées par la CIA. © DR
Le professeur Ollivier analysant le «pain du délire». Une photo publiée en couverture du journal «Détective». © DR
Le professeur Ollivier analysant le «pain du délire». Une photo publiée en couverture du journal «Détective». © DR
13.11.2015

Services secrets • Durant la Guerre froide, des milliers de militaires et de civils ont été victimes d’expériences médicales financées par la CIA afin de mettre au point des «armes mentales». L’hallucinogène LSD avait la cote.

Pascal Fleury

«Le but du docteur Green était de me manipuler et de faire de moi une tueuse professionnelle. Il avait mis des électrodes sur mon corps et sur ma tête. Il répétait en boucle des ordres multiples pour les imprimer dans mon cerveau, tandis qu’une lampe rouge clignotait au-dessus de moi. Entre chaque séance, il utilisait des électrochocs et m’ordonnait de me laisser aller de plus en plus. (...) Le docteur Green a voulu par la suite que je tue une poupée qui avait les traits d’un vrai enfant.»

Chris DeNicola a 12 ans au moment des faits, à Tucson en Arizona. Son témoignage, enregistré en 1995 par une commission d’enquête américaine, en dit long sur les expérimentations, soi-disant «scientifiques», qui étaient financées par la CIA pendant la Guerre froide. Comme des milliers d’autres victimes, adultes et enfants, militaires et civils, elle a subi des injections de drogues, des électrochocs, des radiations et toutes sortes d’autres traitements plus ou moins violents, dans le but de mettre au point des méthodes de manipulation mentale.

Pendant la guerre de Corée (1950-1953), la CIA se persuade que les Chinois, les Soviétiques et les Coréens du Nord ont trouvé un moyen de briser la volonté des prisonniers américains. De vaillants soldats d’élite se sont en effet soudain transformés en communistes dociles, prêts à dénoncer les Etats-Unis sur les ondes moscovites. L’agence centrale du renseignement (CIA) décide alors de réagir.

Programme MK-Ultra

Dès 1951, elle lance le projet Bluebird, avec pour mission d’explorer les possibilités de contrôler la pensée des individus, de les faire parler et d’influencer leurs comportements. Elle expérimente de nombreuses drogues, dont la mescaline, déjà testée par les nazis, qui engendre toutefois un état de stupeur peu satisfaisant. Elle essaie aussi la marijuana, les barbituriques, la cocaïne et l’héroïne. Et elle commence à s’intéresser à un nouveau psychotrope hallucinogène de synthèse, le LSD, découvert en 1943 par Albert Hofmann chez Sandoz à Bâle (lire ci-dessous).

Le programme d’expérimentations Bluebird est vite rebaptisé Artichoke - en référence à l’«effeuillage mental» que peut symboliser l’artichaut. Dès 1953, il prend le nom de MK-Ultra, sous l'impulsion du directeur de la CIA Allen Dulles. Plus de 80 institutions - agences gouvernementales, universités et hôpitaux - sont alors embrigadées aux Etats-Unis, au Canada et en Grande-Bretagne. Le vaste projet est supervisé par le docteur Sidney Gottlieb, qui est alors le chef du service technique de la CIA, surnommé à l’interne «la boutique des horreurs», comme le raconte le journaliste d’investigation Gordon Thomas*.

Pendant une décennie, des milliers de personnes vont être exploitées comme cobayes, soit avec leur consentement - le gouvernement faisant vibrer leur fibre patriotique -, soit souvent à leur insu. Les cobayes involontaires sont surtout des prisonniers de guerre, des soldats et objecteurs de conscience, ainsi que des patients d’hôpitaux psychiatriques.

Tests d’envergure

Le LSD étant prometteur, les expériences visant à mieux cerner les effets de cet hallucinogène se multiplient. Grâce aux fonds secrets de la CIA, des travaux sont menés sur une vingtaine de campus. A l’Université d’Oklahoma, le psychiatre Louis West se fait même un nom comme expert de la manipulation mentale. Les expériences sont menées parfois à grande échelle. Au centre militaire de Fort Detrick (Maryland), qui était à l’époque une base du programme d'armes biologiques, des tests de diffusion massive de la fièvre du Queensland (fièvre Q) sont menés sur 2200 volontaires, la maladie infectieuse paraissant idéale pour paralyser des troupes sur le terrain. Des essais similaires sont ensuite réalisés en extérieur, dans le désert de Dugway (Utah), en ajoutant du LSD aux bactéries pathogènes diffusées dans l’air. Quelques cas de comportements irrationnels sont observés chez les «cobayes».

L’un des psychiatres les plus zélés dans l’expérimentation d’«armes mentales» est alors le docteur Ewen Cameron, président de la Société américaine de psychiatrie. Dans sa clinique, à Montréal, il fait subir à des femmes venues se faire soigner pour dépression et à d’autres malades des traitements à base de drogues et d’électrochocs. Il tente aussi de modifier les pensées de ses patients en les plongeant dans un long sommeil et en passant en boucle des messages enregistrés. Et il n’hésite pas à faire appel à la lobotomie. Le comportement des patients change alors du tout au tout. La violence laisse la place à la stupeur, au regard vide et à la démarche de monstre.

Après l’interruption du programme MK-Ultra en 1964, des tests se poursuivent encore discrètement pour tenter de produire un sérum de vérité parfait. Peu à peu, toutefois, la vérité sur les expérimentations humaines de la CIA sort au grand jour. Des familles de victimes portent plainte. En 1974, le «New York Times» publie des révélations, suscitant l’ouverture de plusieurs enquêtes.

Témoignages «terrifiants»

Mais les preuves à charge restent fragmentaires, la plupart des documents compromettants ayant été détruits. Pour la CIA, «ce dossier était pire que tous les autres, moralement et politiquement injustifiable», commente l’historien et expert du renseignement Yvonnick Denoël*. Devant les commissions, des témoignages «terrifiants» de victimes comblent alors les sources écrites. Des dédommagements sont accordés.

En 1995, le président Bill Clinton prononce finalement des excuses publiques: «Des milliers d’expérimentations gouvernementales ont eu lieu dans les hôpitaux, les universités et sur les bases militaires un peu partout dans le pays. Dans de trop nombreux cas, aucun accord formel n’a été demandé. On a dissimulé à des Américains ce qu’ils subissaient, et bien au-delà des cobayes eux-mêmes, cette tromperie a dupé leurs familles et toute la nation.»

Manuel de torture

Ces excuses officielles n’empêchent pas la CIA et l’armée américaine de continuer d’appliquer leurs techniques d’interrogation musclées. Et d’exploiter le manuel «Kubark»**, que la CIA avait distribué à ses agents dès 1963. Un «mode d’emploi» pour la manipulation mentale et la torture psychologique qui inspire toujours les tortionnaires à travers la planète, même s’il a été déclassifié en 1997. Pour preuve, les scandales de la prison irakienne d’Abou Ghraib, du centre de détention militaire de Guantanamo ou des prisons secrètes de la CIA hébergées par plusieurs pays européens. Dans la guerre contre le terrorisme, les «armes mentales» restent d’actualité. A en croire les experts, elles seraient même toujours plus sophistiquées...

* Le livre noir de la CIA - Les archives secrètes dévoilées, Yvonnick Denoël et Gordon Thomas, Editions J’ai lu, 2009.

** Kubark - Le manuel secret de manipulation mentale et de torture psychologique de la CIA, Grégoire Chamayou, Ed. La Découverte, 2012.

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Le LSD comme arme

Albert Hofmann avait été le premier surpris par la puissance extraordinaire du LSD (diéthylamide de l’acide lysergique), en découvrant accidentellement les effets du psychotrope, en 1943, dans les laboratoires de Sandoz (aujourd’hui Novartis), à Bâle. Une fois le brevet déposé, le dérivé de l’ergot de seigle a captivé la communauté scientifique. L’armée américaine et les services secrets, qui expérimentaient déjà de nombreuses drogues pour la mise au point d’un sérum de vérité, s’y intéressent dès 1951, dans le cadre du projet Artichaut. «Ils voulaient savoir si le LSD pouvait servir d’arme inhibitrice non mortelle contre des ennemis», raconte le chercheur bâlois dans des «Entretiens» publiés en 2004 (Ed. Payot). Hofmann ajoute qu’à l’époque du projet «MK-Ultra», Sandoz a produit «pour la CIA de grandes quantités de LSD». Mais l’hallucinogène faisait peur. Catalyseur de la «beat generation», il a été totalement interdit en 1967. Aujourd’hui, sa consommation n’est plus que très marginale. PFY

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Mystère à Pont-Saint-Esprit

Que s’est-il vraiment passé ce 16 août 1951 à Pont-Saint-Esprit, dans cette petite ville des bords du Rhône, dans le Gard? Après avoir consommé du pain acheté dans une boulangerie locale, 300 personnes ont commencé à avoir des vomissements, maux de tête, douleurs gastriques et musculaires, et surtout de sévères hallucinations. Pris d’accès de folie, 50 habitants ont dû être hospitalisés ou même internés, tandis que 5 autres décédaient à la suite de cette mystérieuse intoxication.

Selon les médias de l’époque, le drame a culminé au soir du 25 août, lorsque des dizaines de citoyens ont été pris de convulsions. «Ma fille avait des crises terribles d’hallucinations. Elle se dressait sur son lit, voyait du sang tomber du plafond, de partout! Elle voyait des tigres qui lui bondissaient dessus, des lions, des ours qui venaient la dévorer», raconte un Spiripontain, lui-même atteint par le mal inconnu.

Le corps médical pense tout de suite à un empoisonnement à l’ergot de seigle, ce champignon parasite qui tuait souvent au Moyen Age. Mais les preuves authentifiant un ergotisme, appelé aussi mal des ardents ou feu de Saint-Antoine, font défaut. D’autres hypothèses sont alors évoquées, dont une pollution au mercure due à un fongicide agricole. Plus tard, des spécialistes suivront la piste des mycotoxines issues de champignons microscopiques, ou celle d’un blanchiment artificiel du pain, comme le raconte l’historien américain Steven Kaplan, qui a publié un ouvrage* détaillé sur le sujet.

Si l’hypothèse de l’ergotisme reste aujourd’hui la plus crédible, une nouvelle théorie est désormais défendue par le journaliste américain Hank Albarelli. Après avoir longuement enquêté sur les expériences médicales financées par la CIA dans les années 1950, il évoque la possibilité d’un test LSD à grande échelle. A voir ce dimanche dans «Un village empoisonné par la CIA? Pont-Saint-Esprit 1951». PFY

* Le pain maudit, Steven L. Kaplan, Editions Fayard, 2008.

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