La Liberté

Le juif qui racheta 1685 vies à Eichmann

Enfants juifs à bord du «train Kasztner» en 1944, en route pour la Suisse. Les passagers de ce convoi exceptionnel ont été accueillis au Caux Palace, au-dessus de Montreux, avant de pouvoir rejoindre Israël. © Weinberg/Kasztner/Noblesse oblige/DR
Enfants juifs à bord du «train Kasztner» en 1944, en route pour la Suisse. Les passagers de ce convoi exceptionnel ont été accueillis au Caux Palace, au-dessus de Montreux, avant de pouvoir rejoindre Israël. © Weinberg/Kasztner/Noblesse oblige/DR
Rudolf Kasztner, ici avec sa fille, a été assassiné en 1957, après avoir été accusé de collaboration avec les nazis. © Goldman/Noblesse oblige
Rudolf Kasztner, ici avec sa fille, a été assassiné en 1957, après avoir été accusé de collaboration avec les nazis. © Goldman/Noblesse oblige
La scène du meurtre de Rudolf Kasztner, en 1957 à Tel-Aviv, en Israël. © Goldman/Noblesse oblige
La scène du meurtre de Rudolf Kasztner, en 1957 à Tel-Aviv, en Israël. © Goldman/Noblesse oblige
16.01.2015

Holocauste En 1944 en Hongrie, le juif Rudolf Kasztner a réussi à négocier avec le haut dignitaire nazi Adolf Eichmann l’organisation d’un «train de la liberté» vers la Suisse. Il sera accusé d’avoir vendu son âme au diable.

Pascal Fleury

C’est l’un des épisodes les plus étonnants de l’histoire de la Shoah. A la mi-1944, alors que la déportation des juifs de Hongrie vers les camps de la mort se déroule à un rythme d’enfer - à raison de quatre trains de 3000 personnes par jour -, un convoi ferroviaire, avec 1685 juifs à bord, prend le chemin inverse… vers la Suisse et la liberté!

Dès l’occupation de la Hongrie par l’Allemagne, en mars 1944, Adolf Eichmann, l’architecte de la «Solution finale», s’était rendu à Budapest pour activer les déportations, qui étaient en retard dans ce pays par rapport au reste du Reich. La Hongrie comptait alors plus de 800'000 juifs de diverses nationalités. Une partie d’entre eux a pu bénéficier de lettres de protection et de sauf-conduits, délivrés en particulier par le diplomate suédois Raoul Wallenberg, le vice-consul suisse Carl Lutz ou le délégué pour le Comité international de la Croix-Rouge Friedrich Born. Mais la majorité, soit plus de 437'000 juifs, ont été déportés en quelques semaines, dont 275'000 ont été gazés à Auschwitz.

Face à l’immense pression des nazis, la communauté juive est désemparée. Mais un avocat et journaliste dynamique, militant sioniste dans sa jeunesse, décide de s’engager pour sauver un maximum de ses coreligionnaires. Rudolf Kasztner, qui est originaire de Transsylvanie, a déjà participé à la fondation, en janvier 1943 à Budapest, d’un Comité de sauvetage et de secours pour assister les juifs réfugiés de Pologne et de Slovaquie.

Odieux marchandage

Au nom de ce comité, il mène courageusement des négociations avec Adolf Eichmann, qui lui propose alors un odieux marché, «des marchandises contre du sang», comme le relate le rescapé Ladislaus Löb dans l’ouvrage «L’affaire Kasztner» (Ed. André Versaille), publié en 2013. Concrètement, le haut dignitaire SS est prêt à «vendre» un million de juifs contre 10'000 camions militaires destinés au front de l’Est, qui seraient fournis par les Alliés. Autrement dit, «un camion pour cent juifs».

Les négociations échouent devant le refus britannique. Mais Rudolf Kasztner revient à la charge, rusant intelligemment et «avec des nerfs d’acier», selon Ladislaus Löb, qui a longuement enquêté sur ce juif «au culot inouï» qui lui a sauvé la vie alors qu’il n’avait que 11 ans. Finalement, Kasztner obtient que soit affrété un train entier de passagers juifs, le 30 juin 1944, vers un pays neutre (il est d’abord question de l’Espagne). Coût du marchandage: 1000 dollars par personne.

La plupart des passagers étant désargentés, Kasztner met aux enchères 150 places pour des juifs fortunés. Le produit de la vente permet d’embarquer des juifs modestes et des orphelins. L’officier SS Kurt Becher, chargé des transactions, y ajoute d’autres conditions, doublant le prix des billets et imposant une liste de passagers juifs avec lesquels il était déjà en affaire. Selon les sources, l’équivalent de 3 à 8,6 millions de francs a été versé aux nazis, en dollars, or et bijoux.

Le voyage du «train Kasztner» vers la liberté s’avérera pénible. D’abord huit jours jusqu’au camp de concentration de Bergen-Belsen, en Basse-Saxe dans le nord de l’Allemagne. Puis une longue période d’attente en transit. Les 318 premiers juifs - surtout des enfants - débarquent en Suisse à la fin août. Des pourparlers ont ensuite lieu à plusieurs reprises avec le représentant suisse de l’organisation caritative juive (JDC) Saly Mayer, l’officier SS Kurt Becher et Rudolf Kasztner, sur le pont de St. Margrethen, à la frontière Suisse - Autriche. Ce n’est que le 7 décembre que le reste des rescapés peuvent débarquer en Suisse. Parmi les passagers, le médecin-psychiatre Léopold Szondi et sa famille, le grand rabbin hassidique hongrois Joël Teitelbaum, fondateur de la dynastie de Satmar, le futur homme d’affaires canadien Peter Munk, des militants sionistes, des réfugiés slovaques et polonais, ainsi que la femme et les proches de l’organisateur du voyage, Kasztner.

Accueil au palace de Caux

«Certains réfugiés s’étonnaient que, dans le train qui les amenait du lac de Constance au bord du Léman pour rejoindre Caux, les militaires qui portaient des casques comme les Allemands et parlaient allemand, le faisaient sans crier et étaient courtois et polis. Une tasse de chocolat chaud a de suite été distribuée, ainsi que des tablettes de chocolat aux enfants», raconte Cornelio Sommaruga. L’ancien président du CICR et du mouvement Initiatives et Changement international a eu l’occasion de rencontrer plusieurs survivants du «train Kasztner», venus en pèlerinage dans les hauts de Montreux, où les réfugiés avaient été logés dans l’ancien Caux Palace, renommé Hôtel Esplanade.

«Plusieurs édifices, à Caux, avaient été réquisitionnés par la Confédération, ce qui permettait - malgré la présence de beaucoup d’autres internés - l’hébergement en discrétion de ces juifs hongrois», explique Cornelio Sommaruga.

Depuis la fin des années 1990, un chêne et une plaque commémorative évoquent, dans le parc de l’établissement, la mémoire de ces réfugiés juifs hébergés à Caux pendant la guerre, mais aussi celle des juifs qui ont été refoulés à la frontière suisse. On peut y lire: «Nous ne les oublierons pas.»

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Repères

Accueil suisse et refoulements

> La Suisse a accueilli près de 300'000 réfugiés durant la guerre, dont 104'000 militaires internés, 67'000 frontaliers et 60'000 enfants venus pour se refaire une santé pendant des séjours limités. Elle a abrité 60'000 réfugiés civils, dont environ 30'000 juifs. Ces chiffres émanent du rapport de la Commission indépendante d’experts présidée par l’historien Jean-François Bergier.

> La Commission Bergier n’a pu établir le nombre de refoulements de juifs aux frontières suisses. Par recoupements, elle a estimé à un peu plus de 20'000 le nombre total de refoulements, toutes origines et religions confondues. Jusqu’au printemps 1944, une grande partie des refoulés étaient juifs. En 2013, le chasseur de nazis Serge Klarsfeld a estimé que la Suisse avait refoulé environ 3000 juifs pendant la guerre. Un chiffre «minimaliste» contesté par d’autres historiens. PFY

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Diffamé, assassiné, blanchi, jamais réhabilité…

Héros ou collabo, Rudolf Kasztner? La question a fait couler beaucoup d’encre - et même le sang - depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est que le «Schindler juif», qui avait émigré en 1947 en Israël, avait rejoint le parti travailliste Mapai et était devenu le porte-parole du ministre du Commerce et de l’industrie en 1952, a dû jouer un jeu très ambigu pour parvenir à sauver 1685 juifs des camps de la mort et à les emmener en Suisse.

«Kasztner a dû affronter des situations horribles et d’épouvantables dilemmes. Il n’avait ni le temps ni le caractère pour se plonger dans de longues réflexions sur les implications éthiques de ses actes. Il a compris que des vies étaient en jeu, et il a agi aussi vite et résolument qu’il l’a pu pour les sauver», assure le rescapé Ladislaus Löb, dans son livre témoignage «L’affaire Kasztner». Pour lui, malgré les «problèmes moraux posés par ses contacts» avec les nazis, Rudolf Kasztner est un héros.

En 1953, toutefois, les accusations portées contre Kasztner, en particulier par Malchiel Gruenwald, un ancien réfugié juif hongrois dont la famille a été exterminée à Auschwitz, sont extrêmement sévères: il est suspecté d’avoir voulu sauver prioritairement ses proches et des juifs fortunés, d’avoir favorisé l’extermination des juifs en taisant le drame qui se tramait en Hongrie, d’avoir été complice de l’officier nazi Kurt Becher pour la spoliation de biens juifs et d’avoir témoigné en sa faveur lors du procès de Nuremberg.

Kasztner fait alors recours en diffamation mais est débouté, le juge estimant qu’il a «vendu son âme au diable», au terme de dix mois d’un procès politique virulent, largement relayé par la presse. Deux ans plus tard, le 15 mars 1957, il meurt à Tel-Aviv, assassiné par un jeune homme de 22 ans, Zeev Eckstein, qui n’était «qu’un pion sur un échiquier», manipulé par l’extrême droite et les services secrets, selon le documentaire «Killing Kasztner» (2008) de Gaylen Ross.

Rudolf Kasztner est innocenté l’année suivante par la Cour suprême d’Israël. En 2007, sa famille lègue ses archives privées au Mémorial de Yad Vashem. Mais ce geste n’éteint pas la polémique. «Je ne crois pas que nous pourrons jamais trancher la question de savoir s’il a été un héros», affirme l’historien Yehouda Bauer, cité par «Le Monde» en 2012. Pour lui, Kasztner «a fait la seule chose qui était possible. […] Il a été un mauvais héros d’accord, mais un héros…» PFY

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