Henry Leutwyler, objets dans l’objectif


Recalé de l’Ecole de photographie de Vevey, cet Argovien têtu est devenu à New York un célèbre portraitiste des célébrités. Il fait son retour au Festival Images.

Textes: Thierry Raboud, Images: Henry Leutwyler, Réalisation: Jérémy Rico

«Nous avons le vif regret de vous annoncer qu’à la suite du concours que vous avez subi le mardi 28 avril 1981, il ne nous est pas possible de vous admettre à notre Ecole d’arts appliqués (section de photographie).» Un refus qui en aurait découragé plus d’un. Henry Leutwyler, lui, se savait photographe – de la trempe des entêtés que les échecs éperonnent. Alors le jeune Argovien a poursuivi son objectif jusqu’à Lausanne, Paris puis New York. C’est précédé par sa réputation internationale qu’il fait aujourd’hui son grand retour pour présenter son travail à Vevey.

 

 

Au Festival Images s’affichent une chaussette cousue en sequins de diamant, une fastueuse couronne impériale, des oripeaux de lumière. Etalage de grandiloquence kitch que vient ponctuer cette réponse négative de la fameuse école de photo de la ville. Lettre-vestige brandie comme une ironique conclusion à Neverland Lost, l’exposition que ce recalé désormais renommé consacre aux objets personnels de feu Michael Jackson. On imagine le plaisir secrètement revanchard du Suisse à exhumer cette missive qui sera le premier jalon de sa grande carrière, sa légitime satisfaction à se faire inviter à Vevey après y avoir été jugé indésirable, devenu entre-temps célèbre portraitiste des célébrités.

 

Vendre du rêve

«Nul n’est prophète en son pays», sourit l’exilé hâlé lorsqu’on le rencontre au café L’Avenir pour parler du passé. A Lausanne, attablé entre trois décis de Lavaux et deux iPhone, l’homme vient tout juste d’atterrir et c’est une rupture. Derrière lui, il laisse son studio New-Yorkais dont le loyer mensuel vient de monter à 16 000 dollars, son aura de prestige, son agenda débordé. Devant lui, une année sabbatique pour regagner du sens. «J’aimerais retrouver l’excitation et l’amour de ma première photo professionnelle», note celui qui a toujours cherché à vendre du rêve en créant de l’image.

J’ai parfois envie de leur en coller une, à ces stars...

Henry Leutwyler

Et qu’importent donc les écoles. A la vingtaine, il quittera son Argovie natale puis son institut gruérien pour s’installer dans la capitale vaudoise et apprendre sur le tas. C’est à la rue de Bourg qu’il fonde son premier studio avec un copain. «On a fait faillite après deux ans, on a bien rigolé mais on était nuls!» Tenace, il persévère et rejoint Paris pour assister le photographe Gilles Tapie avant de se lancer en indépendant. Leutwyler devient rapidement un nom connu, et lorsqu’il quitte le continent pour s’établir à New York en 1995, c’est déjà pour signer la Une des plus grands magazines. Pendant 20 ans, les célébrités défileront devant son objectif, Beyoncé, Jean Paul Gaultier, Julia Roberts, Iggy Popp, Gorbatchev, Spielberg, Michelle Obama, et l’on interrompt ici cette liste, sinon plus longue que cet article.

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Julia Roberts ©Henry Leutwyler
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Iggy Pop ©Henry Leutwyler
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Beyonce ©Henry Leutwyler
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Martin Scorsese ©Henry Leutwyler
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Mikhaïl Gorbatchev ©Henry Leutwyler
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Rihanna ©Henry Leutwyler
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50 Cent ©Henry Leutwyler
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Steven Spielberg ©Henry Leutwyler
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Woodkid ©Henry Leutwyler
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Jake Gyllenhaal et Javier Bardem ©Henry Leutwyler

Bio express

1961 - Naissance en Argovie.
1981 - Recalé de l’Ecole de photo de Vevey.
1985 - Quitte la Suisse pour Paris où il apprend le métier auprès de Gilles Tapie.
1995 - S’établit à New York. Son studio de Manhattan verra passer les plus grandes stars.
2005 - Publie Elvis by the Presleys puis, cinq ans plus tard, Neverland Lost.
2016 - Publie un premier volume de Document. Un deuxième est en préparation.
2018 - Retour en Suisse, à l’occasion du Festival Images.

La belle époque

Henry Leutwyler est le photographe que l’Amérique s’arrache, mais lui finit par s’en lasser. «J’ai connu la belle époque, on gagnait énormément d’argent. Aujourd’hui ce n’est plus pareil», glisse-t-il. Désabusé? «On vous donne 10 minutes pour faire une image, qui est encore contrôlée par le maquilleur, le publiciste, le coiffeur, avant d’être retouchée. Au final tout le monde se ressemble…» Sans compter qu’il faut subir ces ego démesurément capricieux. «J’ai parfois envie de leur en coller une…», mais ça ne se fait pas alors il détourne le regard pour leur préférer ses idoles de jeunesse.

James Dean, Jimi Hendrix, Frank Sinatra attisaient son idolâtrie adolescente. Henry Leutwyler est né dix ans trop tard pour leur tirer le portrait, mais n’est pas de ceux à qui l’on dit non. C’est un portrait en creux qu’il fera d’eux, traversant l’Amérique et le monde pour retrouver un peigne, une chaussette, une paire de lunettes. «Les objets sont parfois plus honnêtes qu’une photo trop maîtrisée, et surtout ils sont moins emmerdants que les stars.» 

(Affichez la galerie ci-dessous en plein écran pour découvrir à qui appartiennent ces objets)

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Les lunettes de John Lennon. ©Henry Leutwyler
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L'harmonica de Bob Dylan. ©Henry Leutwyler
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Le pinceau d'Andy Warhol. ©Henry Leutwyler
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La Guitare de Jimi Hendrix. ©Henry Leutwyler
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Les lunettes de Gandhi. ©Henry Leutwyler
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Une sandalle de Gandhi. ©Henry Leutwyler
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Le parapluie de Marilyn Monroe. ©Henry Leutwyler
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Le diamant d'Elizabeth Taylor, offert par Richard Burton. ©Henry Leutwyler
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Le chapeau et la guitare de Bob Marley. ©Henry Leutwyler
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La canne de Charlie Chaplin. ©Henry Leutwyler
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La télévision d'Elvis Presley. ©Henry Leutwyler
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Le porte-monnaie d'Elvis Presley. ©Henry Leutwyler
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Les lunettes d'Elvis Presley. ©Henry Leutwyler
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Le pistolet d'Han Solo. ©Henry Leutwyler

Tout commence avec le King. La famille du chanteur lui donne accès à ses effets personnels, il en fera un livre, Elvis by the Presleys, vendu à 1 million d’exemplaires. 

 

 

Puis c’est dans un bunker du Queens, au détour d’un reportage sur les armes entrées illégalement à New York, qu’il tombe sur ce drôle de flingue posé sur une coupure de presse. Celui qui tua John Lennon. On retrouve l’arme du crime en couverture de Document, somme de 12 ans de travail qui réunit la première guitare de Bob Marley, le pinceau de Warhol, l’harmonica de Dylan mais aussi le carnet d’adresses de Sinatra, exposé au Festival Images dans la dernière cabine téléphonique de Vevey.
 

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Le carnet d'adresses de Frank Sinatra. ©Henry Leutwyler
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Le carnet d'adresses de Frank Sinatra. ©Henry Leutwyler
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Le carnet d'adresses de Frank Sinatra. ©Henry Leutwyler
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Le carnet d'adresses de Frank Sinatra. ©Henry Leutwyler
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Le carnet d'adresses de Frank Sinatra. ©Henry Leutwyler
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L'exposition à Vevey. ©Mathilda Olmi

Un gant, puis un autre…

Restait l’autre King, celui de la pop. Son gant blanc fascine Henry Leutwyler qui convainc un prestigieux magazine de l’envoyer à Neverland. En février 2009, le roi n’est pas encore mort mais son temple est déjà vide – Michael Jackson est aux abois, ses biens attendent d’être vendus aux enchères dans un hangar de Los Angeles. «On a eu l’autorisation pour le gant, alors je suis parti depuis New York avec deux assistants. Je pensais que nous aurions 30 minutes… Mais vous savez, avec le temps on devient malin.» De fil en aiguille, il photographie un autre gant, puis un autre, puis un autre. Il restera finalement quatre jours. La vente annulée, il sera le seul à posséder les clichés de cette fantasmagorie baroque en liquidation que l’on redécouvre aujourd’hui sur les rives lémaniques.
 

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©Henry Leutwyler
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©Henry Leutwyler
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©Henry Leutwyler
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©Henry Leutwyler
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©Henry Leutwyler
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L'exposition à Vevey. ©Mathilda Olmi

Oui, de ces entêtés qui savent épuiser le réel jusqu’à convoquer la chance. «Si je n’avais pas eu une mère italienne pour m’élever en me disant qu’on ne devait jamais accepter un «non», je ne serais pas là en train d’en parler avec vous», affirme le photographe en terminant son chasselas. Peut-être parviendra-t-il à nourrir le deuxième tome de Document avec ces objets qu’il quête inlassablement, les gants noirs du podium des Jeux olympiques de 1968, le tailleur Chanel rose ensanglanté de Jackie Kennedy.

En attendant, à 56 ans, parvenu au dernier tiers de sa vie, il aspire à quitter l’Amérique de Trump et ses images glacées pour retrouver sa liberté. «Less control, more freedom», lance-t-il comme un mantra en quittant L’Avenir. Son présent s’écrit en Suisse romande, où il entend passer plus de temps avec son jeune fils scolarisé dans la région. Là où a été postée cette lettre négative qui l’accompagne dans tous ses déplacements. Et qui l’aura mené loin. «Tout en formant nos vœux pour votre avenir professionnel, nous vous prions d’agréer…»
 

Festival Images, ludique et insolite

©Keystone

Gratuite, la biennale d’art visuels entend «mettre le feu au lac» jusqu’à fin septembre avec une édition teintée d’extravagance.

Un policier qui fait le poirier au milieu d’un carrefour, une baleine suspendue dans les airs, un bar aussi long qu’une limousine: l’extravagance est à l’affiche à Vevey. Jusqu’au 30 septembre, le Festival Images investit la ville avec 61 projets souvent réalisés sur mesure pour cette exposition gratuite qui allie accrochages monumentaux en extérieur et propositions plus pointues en intérieur.
Inaugurée samedi passé en présence du président de la Confédération Alain Berset, la biennale veveysanne d’arts visuels entend «dépasser les limites de la photographie,

la faire redécouvrir de manière ludique ou surprenante», revendique le directeur de la manifestation Stefano Stoll. On retrouve ainsi des œuvres spectaculaires qui tiennent moins de la photographie que de l’installation, à l’instar de l’invraisemblable Narrow House signée Erwin Wurm, qui emplit tout l’espace de la Salle Del Castillo.

Une programmation qui invite à la promenade dans des endroits parfois insolites et méconnus des Veveysans. A ne pas manquer, l’ancienne Droguerie du Théâtre dont le grand appartement décati accueille la touchante exposition Ewa & Piotr, et dont le caveau a été transformé en catacombes grotesques par Augustin Rebetez et Martin Zimmermann.

 

>> Festival Images, à Vevey jusqu’au 30 septembre, www.images.ch 

>> Retrouvez tous nos longs formats à l'adresse www.laliberte.ch/lf