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Cette révolution qui leur a échappé

Dans «Le Sergent immortel», Ziad Kalthoum filme le tournage en 2012 du dernier film de fiction de Mohamed Malas, figure du cinéma d’auteur syrien. © DR
Dans «Le Sergent immortel», Ziad Kalthoum filme le tournage en 2012 du dernier film de fiction de Mohamed Malas, figure du cinéma d’auteur syrien. © DR
21.03.2015

Cinéma syrien. Rarement sélection de films du FIFF n’a été aussi imprégnée par une actualité tragique. L’hommage rendu aux cinéastes syriens interroge le spectateur de l’ère internet sur son rapport aux images les plus insoutenables.

Pascal Baeriswyl

C’est une sélection à ne pas mettre entre toutes les mains, ou plus exactement devant tous les yeux. La carte blanche offerte par le FIFF au cinéaste syrien Ossama Mohammed, cette année, est une plongée dans les abîmes de la condition humaine. Constituée exclusivement de documentaires (à l’exception de petits films d’animation), cette douzaine de longs-métrages rappelle l’ineffable horreur vécue depuis quatre ans par le peuple syrien. A l’image même d’Ossama Mohammed - dont le film Eau argentée, Syrie autoportrait sera projeté en sa présence -, l’objectif est aussi de rendre hommage à tous ces producteurs d’images de l’ère YouTube, cinéastes professionnels ou amateurs, qui témoignent au péril de leur vie de leur volonté de résistance.

Si Eau argentée (2014) est le pivot central de cette sélection, c’est d’abord qu’il constitue selon certains critiques, présents à Cannes lors de sa première en 2014, le «premier film de cinéma à prendre au sérieux les possibilités offertes par les images de YouTube». Ces clips extraits de téléphones portables, le cinéaste les a obsessionnellement regardés depuis son exil parisien (il a quitté la Syrie en mai 2011). Des images d’une violence absolue, à la limite parfois de l’immontrable, mais dont il a su extraire les enjeux profonds.

La culture du martyr

Au-delà de l’horreur, le miracle se produit pourtant un jour, lorsqu’une jeune femme kurde, prise au piège d’Homs, prend contact avec Ossama Mohammed. Elle a une caméra et commence à filmer pour lui. Un dialogue s’établit entre eux, faisant entrer le documentaire dans une autre dimension, originale sur la forme et profondément humaine. Blessée, survivante du carnage d’Homs, Wiam Simav Bedirxan (co-auteure) permet à cette œuvre arrachée aux enfers d’être plus qu’un requiem pour une révolution défunte: une ode à la vie.

La révolution, on le sait depuis 1789, ça commence par des chansons… Celle de mars 2011, en Syrie, n’y déroge pas, du moins dans les premiers temps du soulèvement. «Le temps de l’oppression va se terminer!», hurle ainsi à tue-tête le jeune Abdel Basset Sarout, héros de Retour à Homs (2013). Durant trois ans, le réalisateur Talal Derki suit caméra au poing l’engagement, le courage, la chair meurtrie, les rêves et désillusions de Basset. Un poignant documentaire focalisé sur ce jeune gardien de foot trop rapidement érigé, sans doute, par les médias internationaux en icône de la révolution syrienne.

Le film montre surtout l’incroyable déséquilibre de moyens entre les rebelles et l’armée d’Assad, mais aussi le poids de la mystique révolutionnaire et de la «culture du martyr». Sous la mitraille, Basset claironne: «Mon rêve est de devenir martyr, mon autre rêve, c’est la victoire!» Epilogue terrible (non relaté par le film): à fin 2014, Basset aurait rejoint l’Etat islamique...

Un cinéma de l’exil

Pour les cinéastes syriens, cette révolution équivaut le plus souvent à l’exil (la plupart des documentaires ont été produits au Liban ou par des pays européens). Certains, pourtant, ont tenté de continuer à travailler, malgré tout. Tel a été le cas de Mohammed Malas, figure majeure du cinéma d’auteur syrien (couronné au FIFF en 1993).

Dans Le Sergent immortel, Ziad Kalthoum filme précisément le tournage de la dernière fiction de Malas (sortie en 2013). Un tournage, à Damas, qui est souvent interrompu par les bombardements ou les raids aériens. Stoïque, Mohamed Malas est conscient de la peur des acteurs: «On peut se demander si c’est bien raisonnable de tourner ici», dit-il avant d’avouer: «Nous tournons un film en grande contradiction avec ce que vit ce pays. Cette contradiction est en nous…»

Pichenette finale, le documentaire de Ziad Kalthoum s’achève par une déclaration écrite. Une profession de foi résumant la déchirure intérieure ressentie par nombre d’artistes ou d’auteurs syriens: «Moi, recrue sergent Ziad Kalthoum, proclame mon insurrection contre l’armée officielle et refuse de rejoindre l’Armée syrienne libre ou toute autre armée. La seule arme que je porte dans cette vie est ma caméra.»

«Une plume dans le vent»

Ce désarroi des intellectuels face à une révolution transformée en guerre fratricide hante un autre documentaire impressionnant: Our terrible country (2014). Les réalisateurs Ziad Homsi et Mohammad Ali Atassi suivent pendant des mois l’écrivain dissident Yassine Haj Saleh. Tentant de rejoindre Raqqa (au nord), l’intellectuel se nourrit encore d’espoir: «Je veux voir la Syrie changer.» Séparé de sa femme, isolé, Yassine vit en direct l’arrivée du règne de la terreur (notamment contre les femmes) imposée désormais par l’Etat islamique. Pour sauver sa peau, celui qui a déjà passé seize ans en prison, sous la tyrannie des Assad, parviendra à rejoindre la Turquie.

Là, pour la première fois, il prend l’avion, puis le métro. Brefs instants de répit pour ce nouvel exilé. Car sur les bords du Bosphore, la vie devient brouillard: «Je crains de ne plus comprendre la Syrie. La Syrie que nous voulions avait plusieurs ennemis en elle. La destination vers laquelle nous étions partis s’éloigne de nous», reconnaît-il. Echec collectif, mais aussi détresse individuelle de n’être pas parvenu à changer le cours tragique des choses. Et l’homme de lettres, à nouveau banni de sa terre natale, de conclure: «Le pire, c’est de sentir que tu ne contrôles plus rien de ta vie. Je me sens comme une plume emportée par le vent.»

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