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Le mal de mer à Fukushima

Les protestations sont fortes contre les risques de contamination à cause des eaux de Fukushima. © Keystone
Les protestations sont fortes contre les risques de contamination à cause des eaux de Fukushima. © Keystone
Le mal de mer à Fukushima
Le mal de mer à Fukushima
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29.10.2020

Le Japon pourrait décider de rejeter prochainement les eaux contaminées dans l’océan Pacifique

gilles toussaint

Nucléaire » Que faire avec les eaux contaminées de Fukushima? Ce problème empoisonne la vie des autorités japonaises et de l’opérateur Tepco depuis la dévastation des installations de la centrale nucléaire par un séisme suivi d’un tsunami géant le 1er mars 2011.

Pour refroidir les trois réacteurs dont le cœur est entré en fusion, la compagnie injecte quotidiennement des centaines de mètres cubes d’eau douce qui circulent dans les ruines des cuves des réacteurs avant de s’écouler dans les sous-sols des bâtiments où ils se mélangent avec des infiltrations de la nappe souterraine. Cette eau est ensuite pompée et soumise à plusieurs dispositifs de filtration afin de la débarrasser de la radioactivité dont elle s’est chargée lors de son passage dans ce circuit de refroidissement de secours. Elle est alors stockée dans des réservoirs installés sur le site de la catastrophe.

En un peu moins de dix ans, 1,23 million de tonnes d’eau contaminée ont été collectées et entreposées dans 1044 de ces cuves. Mais ces capacités de stockage atteignent leurs limites, affirme et celles-ci seront à saturation à la mi-2022.

Mandatée pour trouver une solution à long terme, une commission d’experts envisage trois pistes: injecter cette eau à grande profondeur dans le sous-sol terrestre, la vaporiser dans l’atmosphère ou la déverser dans l’océan Pacifique.

Plus sûr et plus réaliste

C’est cette dernière option, soutenue par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), que le gouvernement dirigé par le premier ministre conservateur Yoshihide Suga s’apprêterait à acter d’ici à fin octobre. Un choix jugé le plus sûr et le plus réaliste par les autorités japonaises, qui affirment que l’efficacité des systèmes d’épuration mis en place permet de débarrasser l’eau de refroidissement d’un maximum des radionucléides (césium, strontium, antimoine, ruthénium…), ramenant ceux-ci à des niveaux qui seraient sans danger pour l’environnement et la santé publique. A les entendre, seul le tritium – pour lequel il n’existe pas de moyen de décontamination industriel – ferait exception, mais celui-ci ne constituerait pas une menace sanitaire. L’océan contient déjà naturellement des substances radioactives à très faibles doses.

Une décision précipitée

En pratique, l’eau contaminée serait préalablement diluée dans de l’eau de mer avant d’être rejetée en petites quantités dans l’océan. Un processus qui pourrait s’étaler sur plusieurs décennies et ne débuterait qu’en 2022.

Un point de vue qui ne fait pas l’unanimité. Au niveau national, où les représentants des pêcheurs et les associations de consommateurs ont manifesté leur ferme opposition. Dans le voisinage direct du Japon ensuite, la Corée du Sud ayant notamment fait part de ses réticences. A l’échelle internationale, plusieurs experts des Nations Unies ont fait part de leurs préoccupations face à la volonté du Japon d’accélérer son calendrier pour le déversement de ces eaux radioactives sans avoir la possibilité de mener «des consultations sérieuses».

Jugeant la consultation publique «largement insuffisante», ces experts ont appelé le Gouvernement japonais à attendre que la crise du coronavirus soit passée pour mener des «consultations internationales appropriées», soulignant qu’à leurs yeux il existe suffisamment d’espace disponible à proximité du site de la centrale pour installer des réservoirs supplémentaires.

Un manque de transparence

Du côté scientifique, le géochimiste américain Ken Buesseler insiste sur la nécessité d’une expertise indépendante pour s’assurer que les concentrations d’isotopes radioactifs autres que le tritium présents dans les tankers se situent à des niveaux qui ne posent pas de danger. Et si les déversements en mer venaient à voir le jour, ceux-ci devraient faire l’objet d’un suivi permanent.

Jusqu’à présent, les seules données disponibles sont celles fournies par Tepco et l’Exécutif japonais, qui n’a jamais donné suite à l’invitation de l’AIEA de mener une étude d’incidences dans les règles. Une certaine prudence est donc de mise par rapport à ces affirmations.

«Si ces eaux sont encore juste chargées en tritium, comme l’affirment les Japonais, il n’y a pas de risque majeur si les niveaux sont acceptables pour l’AIEA, commente Jean-Marie Beckers, professeur d’océanographie physique à l’ULiège. Le rayonnement émis par le tritium est absorbé par l’eau. Les concentrations peuvent être affaiblies par la dilution préalable avec de l’eau de mer et en procédant à des rejets étalés dans le temps, si possible en profondeur, loin des organismes marins vivants et en s’assurant que les courants sont forts. C’est quelque chose de gérable.» Dans tous les cas, un suivi est nécessaire afin de s’assurer qu’il n’y a pas de concentration de ces contaminants dans les organismes vivants et les sédiments.

On peut néanmoins se poser la question de la pertinence d’un tel choix politique, observe M. Beckers. «Même si l’on dit que ces rejets ne posent pas de danger, il restera dans tous les cas une suspicion dans une partie de l’opinion publique et le secteur de la pêche va trinquer, y compris dans les pays voisins. Le coût de stockage est-il plus important que celui de la perte de confiance que pourrait entraîner une telle décision? Même si l’eau ne contient plus que du tritium, qui ne pose pas de problème de rayonnement, il serait peut-être malgré tout plus pertinent de la stocker encore 30 ans en construisant de nouveaux réservoirs aux alentours.»

La Libre Belgique

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