La Liberté

Un rescapé des camps: «Ça me brûle encore...»

Sigmund Toman, rescapé des camps de concentration de Theresienstadt, Auschwitz et Dachau, rencontré en 2005 à Vevey. © Mélanie Rouiller (archive)
Sigmund Toman, rescapé des camps de concentration de Theresienstadt, Auschwitz et Dachau, rencontré en 2005 à Vevey. © Mélanie Rouiller (archive)
Sigmund Toman porte encore son matricule de prisonnier sur l'avant-bras. © Mélanie Rouiller (archive)
Sigmund Toman porte encore son matricule de prisonnier sur l'avant-bras. © Mélanie Rouiller (archive)
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27.01.2015

Holocauste • En 2005, soixante ans après sa libération, Sigmund Toman (1923-2008), de Vevey, racontait à «La Liberté» comment il a survécu à l'extermination, entre Theresienstadt, Auschwitz-Birkenau et Dachau. «La Liberté» propose de relire ce témoignage à l'occasion de la commémoration des 70 ans de la libération du camp d'Auschwitz.

PROPOS RECUEILLIS PAR PATRICK VALLÉLIAN

Assis derrière le bureau de son ancienne usine de maroquinerie à Vevey, Sigmund Toman, 82 ans, raconte. «C'est impossible de saisir la réalité des camps nazis si on n'y est pas passé», confie-t-il. «Il faudrait avoir eu faim. Une faim qui vous obsède. Il faudrait avoir eu peur. Constamment.» Sigmund Toman n'a pas 18 ans quand il côtoie la mort au quotidien. Le jeune juif tchèque est déporté en 1941 à Theresienstadt. Il y reste deux ans avant d'être envoyé à Auschwitz. Il est libéré le 29 avril 1945 à Dachau par les Américains. Comment survit-on à 1250 jours en enfer? Comment en revient-on? Témoignage...

- Plus de cinq millions de juifs ont été avalés par la machine de mort nazie. Vous avez survécu. Comment?

J'ai eu beaucoup de chance... Je ne peux l'expliquer autrement.

- Par exemple?

Quand les Alliés bombardaient Blechhammer, il fallait de la chance pour ne pas être pulvérisé. On mettait sa gamelle sur la tête et on priait.

- Vous avez aussi travaillé dans les cuisines, un lieu stratégique dans un camp?

A Theresienstadt et à Auschwitz-Birkenau. Je pouvais y voler des pommes de terre et les échanger. J'ai vite compris que je ne survivrais pas avec la nourriture qu'on recevait. Ces patates me permettaient en outre de payer mon obole aux SS qui ne se gênaient pas pour se servir. On n'avait rien sans rien dans un camp. Trafiquer, c'était d'ailleurs la seule chance de tenir.

- Mais c'était aussi risqué?

On risquait la mort. Ou une punition comme des coups de bâton par exemple. Cela m'est arrivé une fois à Auschwitz-Birkenau quand on a découvert de la nourriture dans ma gamelle. J'ai reçu 17 coups sur les 25 que le SS devait me donner. Sa clémence? Je n'avais pas crié.

- Vous dites aussi qu'il fallait aussi avoir du sens pratique...

Lors de la marche de la mort, (ndlr.: les nazis fuyaient devant l'avancée des Russes), j'ai sauvé mes pieds des gelures grâce à des semelles intérieures en carton que j'avais confectionnées. Je pouvais les faire sécher sur moi et les changer le lendemain. Il faisait tellement froid.

- La maladie vous a aussi donné un dernier coup de pouce?

J'ai attrapé la fièvre typhoïde juste avant la libération du camp de Dachau. Les SS avaient peur de cette maladie. Ils m'ont isolé. Mais j'ai évité le dernier transport vers Mauthausen.

- Dans quel état étiez-vous à votre libération?

Quand je me suis vu dans un miroir, je ne me suis pas reconnu. Je me suis retourné pour voir s'il n'y avait pas quelqu'un derrière moi. J'avais perdu 20 kilos. J'étais tout blanc.

- Puis vous êtes rentré à Prague où vous rencontrez votre femme Eve qui revient des camps.

J'y suis rentré trois semaines plus tard. En camion. Avant, il a fallu me remettre sur pied. Sans trop d'aide à vrai dire. On se soignait entre nous.

- Les survivants ont eu du mal à parler après la guerre. Et vous?

J'en parlais quand on me posait des questions. Mais les gens avaient tous vécu la guerre. Ils avaient d'autres problèmes et ceux des juifs ne les intéressaient pas trop.

*****

«Quand je me suis vu dans un miroir, je ne me suis pas reconnu...»

- Ressentez-vous encore les camps dans votre chair?

Mon numéro de prisonnier est tatoué sur mon bras. Je sens encore la coupe de mes poils. Quand on est arrivé à Auschwitz au milieu des cris et des chiens, on a été rasé de haut en bas. Jusqu'au sang. On nous a badigeonnés ensuite avec un produit de désinfection pour les toilettes. Ça me brûle encore.

- Et des cauchemars?

Parfois. Je revois des visages d'amis. C'est plutôt la musique qui me touche le plus. Quand je retourne à Birkenau et que j'entends une mélodie juive, cela me remue. Je pleure.

- Vous donnez régulièrement des conférences...

Je témoigne par devoir de mémoire. Des millions de déportés n'ont pas eu ma chance. Et puis, je dis aux gamins d'être méfiants avec les «ismes» et que la paix est un acquit suprême de sagesse.

- Haïssez-vous ceux qui vous ont volé votre enfance?

La haine et la vengeance, c'est contre-productif. Ces gens étaient des pauvres imbéciles, sadiques ou opportunistes. Cela ne m'empêcherait pas de leur parler, pour comprendre. Mais je ne pardonne pas et je n'oublie pas.

- Tirez-vous des enseignements de votre vie dans les camps?

C'était une bonne école. J'y ai appris à façonner le négatif à mon avantage.

- Et vous y avez découvert votre identité juive...

Ma famille n'était pas très religieuse. Reste que quand je suis rentré à Prague, j'ai renié cette partie de moi durant cinq ans.

- Pourquoi?

C'était une manière de me protéger. Dans les camps, on ne voulait pas savoir ce qui arrivait aux nôtres. On voyait bien les crématoires et la fumée qui en sortait. On sentait la chair brûlée. Si on y avait trop pensé, on aurait perdu notre raison de vivre.

- Comprenez-vous les bouffées d'antisémitisme après la Shoah?

L'antisémitisme ne mourra jamais auprès des imbéciles. Si j'ai un message à faire passer, c'est celui de se parler pour prévenir les conflits.  

>>> Dans son édition du mercredi 28 janvier 2015, «La Liberté» reviendra sur la commémoration officielle des 70 ans de la libération du camp d'Auschwitz

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