L'empire des montagnes face au confetti lacois


Durant tout l'été, La Liberté s'intéresse aux extrêmes du canton de Fribourg. Après les points les plus au Nord et au Sud, place aujourd'hui à la commune la plus grande et et à la commune la plus petite du canton.

 

Textes et réalisation: Jérémy Rico  Images: Alain Wicht/Swisstopo

Source statistique: Annuaire statistique du canton de Fribourg 2018

Imaginez deux îles de Manhattan mises bout à bout, de Battery Park au fond du quartier d’Inwood. Maintenant, représentez-vous Central Park, le célèbre poumon new-yorkais, et divisez-le par dix. Vous avez ces surfaces en tête? Elles représentent la plus grande et la plus petite commune du canton de Fribourg.

D’un côté, Val-de-Charmey et ses 11'208 hectares. De l’autre Meyriez, 34 hectares, soit presque 330 fois moins. Difficile d’imaginer écart plus abyssal. D’un côté un mastodonte qui s’étend du Vanil Noir jusqu’à proximité du Lac Noir, de l’autre un confetti cerné par Morat et son lac. D’un côté un territoire composé pour la grande majorité de forêts et d’alpages, 7% de la surface cantonale, de l’autre un quartier de villas de 580 habitants. Forcément, lorsque l’on compare deux entités aussi éloignées, ce sont d’abord les différences qui sautent aux yeux. Car les deux communes, pourtant situées dans le même canton, ne vivent pas la même réalité.

Les 10 plus grandes communes du canton (ha)

 

Les 10 plus petites communes du canton (ha)

 

La densité, outil de mesure

Au-delà des hectares et des kilomètres carrés, c’est d’abord la densité des deux communes qui les sépare, selon Yves Page. Le syndic de Val-de-Charmey a fait ses recherches: sa commune compte 22 habitants par kilomètre carré, contre 1'706 à Meyriez. «Avoir peu d’habitants au kilomètre carré est un luxe, et il se paie cher», prévient-il. «7% pour de la surface cantonale est entretenue par 0,8% de sa population! Notre problème n’est pas notre surface, mais cette surface multipliée par la faiblesse des revenus que représentent seulement 22 habitants par kilomètre carré. Pour vous donner un exemple, Val-de-Charmey comprend 180 kilomètres de chemins pédestres à entretenir, ce qui représente 1,5 équivalent plein-temps. Le déblaiement de la neige sur la commune nous coûte près de 150'000 francs par année.» 

Autant de charges financières que le Petit Poucet des bords du lac de Morat ne connaît pas. A Meyriez, la commune entretient les abords du lac, notamment du parc Chatoney et de son espace de loisirs. Le reste se résume à un réseau de circulation plus ou moins dense séparant des villas individuelles. En simplifiant, la majorité des habitants de Meyriez est ainsi composée de propriétaires de villas déjà bien établis dans leur vie (280 des 580 habitants ont plus de 50 ans). Soit autant de profils très stables sur lesquels la commune peut fiscalement compter. «C’est clair que c’est plus facile à gérer: nous avons moins de problèmes que les grandes communes», se réjouit la syndique Josiane Zeyer. Qui décèle toutefois une source de légère inquiétude dans cette typologie d’habitants: «Nous sommes limités au moment d’augmenter les revenus de la commune, qui sont presque uniquement composés des impôts sur les personnes physiques.»

Rien d’inquiétant à l’heure actuelle, mais la syndique sait les demandes croissantes du canton envers les communes: «Nous avons encore trois terrains qui peuvent être construits. Je préfère augmenter le nombre d’habitants que d’augmenter les impôts, mais c’est toujours une sécurité que nous avons.» Et quelle sécurité: avec 52,30 centimes par franc payé à l’Etat, Meyriez a le quatrième taux d’imposition le plus bas du canton, loin devant les 89,80 centimes de Val-de-Charmey.
 

Centre régional et petit voisin

Cet écart important ne s’explique pas uniquement par le coût d’entretien du territoire. Le nombre et la nature des prestations offertes à la population pèsent aussi lourdement sur les finances des communes. Et en la matière, Meyriez et Val-de-Charmey n’ont pas du tout la même approche. La commune gruérienne dispose ainsi sur son propre territoire de la plupart des prestations nécessaires à ses habitants. Avec un accent clair mis sur le tourisme. «Notre grande surface a permis le développement du tourisme dans la commune», se réjouit Yves Page. Et avec eux, les touristes ont amené de nombreux emplois et de nombreuses possibilités de loisirs: piscine couverte, centre de sport, remontés mécaniques, itinéraires de randonnée, musée. 

La collaboration avec nos voisins se passe très bien.

Josiane Zeyer, syndique de Meyriez

Prévondavaux, commune la moins peuplée

Avec 2'435 habitants installés sur 11'209 km2, Val-de-Charmey dispose, selon l’Annuaire statistique 2018 du canton de Fribourg, d’une densité de 22 habitants par km2. C’est très peu, mais encore trop pour ravir le titre de commune fribourgeoise avec le moins d’habitants au kilomètres carré. Ce titre revient à Bellegarde et ses 12 habitants par km2. A l’autre extrême, c’est logiquement Fribourg qui remporte la palme de commune la plus densément peuplée du canton, avec 4'162 habitants au kilomètres carré. Le chef-lieu est aussi et sans surprise la commune la plus peuplée du canton avec 38'829 habitants enregistrés en 2016. Il faut finalement se rendre dans la Broye, à Prévondavaux plus précisément, pour trouver la commune la moins peuplée du canton. Les statistiques cantonales ont en effet compté 69 âmes dans la petite ocmmune, qui devance Villarsel-sur-Marly (79 habitants) et Chésopelloz (130 habitants).

Centre régional et petit voisin

Autant de structures qui sont toutefois en partie à la charge de la commune. Celle-ci met ainsi régulièrement la main au porte-monnaie. Près d’un million de francs par année pour le centre sportif, la piscine, l’entretien des 21 chalets d’alpage, les sentiers pédestres et un soutien au musée, estime Yves Page. Une somme à laquelle il faut encore ajouter les 700'000 francs injectés en 2018 dans la pérennisation des remontées mécaniques et les nombreuses petites sommes versées aux associations locales pour l’animation du village. «La priorité a été mise dans le développement touristique, car il offrait de nouveaux emplois», souligne le syndic. Au détriment parfois de prestations de base à destination de la population, poursuit le syndic, qui cite les constructions en cours d’une nouvelle école - après 20 ans de tergiversations - et d’une salle polyvalente, dont la commune ne disposait pas encore.

A Meyriez, le credo est tout autre. Et très simple: tout chez le voisin ! Ecoles, services à vocation sociale, pratique sportive: les habitants de la commune lacoise savent qu’ils doivent passer la frontière pour trouver la plupart de ces prestations. Un choix assumé: «Tout est réglé par des conventions ou dans des associations de commune», explique Josiane Zeyer, qui invoque deux arguments pour justifier la pratique: le manque de place pour ce type de services et le nombre d’habitants trop faible. Sauf que cette manière de faire n’a pas que des avantages. En procédant de la sorte, Meyriez se prive en effet d’une quelconque influence sur les structures qu’elle utilise. Difficile en effet d’aller faire la loi dans les affaires moratoises ou régionales lorsqu’on est le petit poucet. «La collaboration avec nos voisins se passe très bien. C’est vrai que nous perdons en autonomie, mais payer nous-même ce genre de prestations serait encore bien plus difficile !» 

Avis partagés sur la fusion

Et la fusion? La commune de Meyriez n’a-t-elle jamais pensé à fusionner avec son grand voisin Morat? «Un sondage a été organisé dans la population il y a cinq ou six ans, et le non avait été très clair», se souvient Josiane Zeyer. «Et si cela devait arriver un jour, les sondés étaient plus favorables à une fusion avec Greng et Muntelier qu’avec Morat. Mais pour l’instant nous pouvons continuer seuls: nous trouvons des gens pour la Conseil communal, nos moyens financiers sont suffisants.»

Le projet de créer une commune unique en Gruyère est une vision pleine de bon sens et d’intelligence, parce qu’il n’y a pas d’autre voie.

Yves Page, syndic de Val-de-Charmey

Deux communes de services

Malgré leur différence de taille, Val-de-Charmey et Meyriez présentent des similitudes en matière d’emploi. En effet, en Gruyère comme dans le Lac, le secteur tertiaire est le plus grand pourvoyeur de travail. Selon l’annuaire statistique du canton de Fribourg, Val-de-Charmey comptait en 2015 – les derniers chiffres connus - 1'044 emplois, pour 798 équivalents plein-temps. Sur ce dernier total, 430 plein-temps œuvrent dans le secteur tertiaire. Logique: le tourisme est le secteur économique le plus important de la commune. «Mais il est difficile de garder les entreprises ou de favoriser leur création. Face à la concurrence, elles auraient plutôt tendance à descendre en plaine pour réduire leurs frais de logistique», déplore Yves Page.

A Meyriez, le secteur tertiaire est même le seul à fournir des emplois dans la commune. Sur 132 emplois (94 équivalents plein-temps), 128 proviennent du secteur tertiaire. L’hôpital pèse forcément dans la balance, de même que la surface à disposition des entreprises. «Notre taux d’imposition bas pourrait attirer des entreprises, mais nous n’avons pas la place de les loger», explique la syndique Josiane Zeyer. En matière d’emploi également, les habitants de Meyriez ont donc pris l’habitude de voir au-delà des frontières communales. «Parmi les cinq membres du Conseil communal, aucun ne travaille dans la commune, et cela ne pose de problème à personne», poursuit la syndique, qui se rend elle-même chaque jour à Berne pour travailler.  
 

Avis partagés sur la fusion

Son de cloche très différent à Charmey. «Le projet de créer une commune unique en Gruyère est une vision pleine de bon sens et d’intelligence, parce qu’il n’y a pas d’autre voie», assure Yves Page. Pour le syndic, seule une fusion des communes gruériennes permettra ainsi à chaque village de disposer des compétences nécessaires à son bon fonctionnement. «Sans Bulle, les 24 autres communes gruériennes ont une moyenne de 1'300 habitants. Leurs revenus limités ne leurs permettent pas de disposer des compétences techniques, juridiques et administratives à l’interne. Du coup, il faut systématiquement acheter ces compétences à l’extérieur, et en petits volumes. Et du coup, payer plein pot.»

A l’inverse, la commune unique pourrait s’appuyer sur des spécialistes dans chaque domaine. «Chez nous actuellement, chaque conseiller communal a le rôle de chef de service. Cela comprend souvent la rédaction de procès-verbaux, la création de présentations powerpoint, en plus du travail des dossiers. Entre 2010 et 2013 par exemple, j’étais en charge du chauffage à distance, alors que je ne connaissais rien au domaine!» A Meyriez, l’exemple est différent, mais la syndique ne dit pas autrement. Sans militer pour autant pour une fusion: «Cela devient parfois difficile lorsqu’il faut travailler avec l’administration cantonale. Elle ne nous demande pas si nous sommes spécialistes ou pas d’un domaine. Récemment, nous avons voulu refaire notre règlement de police. Nous l’avons prévu assez stricte, mais plutôt général. Fribourg nous l’a renvoyé rempli de corrections: il fallait réglementer chaque cas de figure possible.»

A écouter les deux syndics, ce qui pose des problèmes insolubles à Val-de-Charmey ne devient que de légers désagréments à l’échelle de Meyriez. L’Union fait la force, dit-on. L’adage ne convainc pour l’instant pas le petit lacois. Il a par contre complètement converti le géant gruérien.
 

Quelques points de comparaison (en ha)

 
 

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