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La famine, arme de guerre?

Publié le 30.06.2022

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Opinion

Depuis l’Antiquité, le blé est la céréale consommée par la quasi-totalité de l’humanité, ce qui explique la gravité d’une crise alimentaire mondiale. Entre janvier et avril 2022, le cours du blé a explosé, passant de 275 fr. la tonne à plus de 400. Pourtant, aujourd’hui la planète en produit 800 millions de tonnes, soit 200 mio de plus qu’en l’an 2000. La crise alimentaire actuelle ne découle pas d’une pénurie, mais en grande partie de l’augmentation drastique des prix et de l’inflation qui lui est liée.
Cette problématique ne date pas de la guerre en Ukraine. Le marché du blé avait déjà pris l’ascenseur et posé des difficultés majeures d’acquisition aux Etats en difficulté financière. Des pays comme le Yémen, l’Egypte, la Tunisie, le Soudan et d’autres sont dans l’impossibilité d’importer du blé à des prix aussi élevés, et c’est justement ces Etats qui se fournissent en Russie et en Ukraine et pour qui le pain constitue la nourriture de base. Les manifestations de protestation contre cette pénurie pourraient prendre des formes de révolution sociale – rappelons-nous que les «printemps arabes» ont débuté ainsi, provoquant chaque fois des changements de régime. Selon un article du Washington Post (6.5), Vladimir Poutine est conscient de ces réalités et exploite la situation comme une arme de guerre. «Le véritable danger, écrit le quotidien, n’est pas qu’il y ait une pénurie mondiale, mais que la peur crée un climat de panique qui fait grimper les prix et prive de nourriture ceux qui ont faim.»
Le maître du Kremlin joue cyniquement sur ce mécanisme et a prévenu, le 5 avril, qu’une pénurie d’engrais était «inévitable». Medvedev a quant à lui déclaré: «Nous ne fournirons des produits agricoles qu’à nos amis.» Moscou peut jouer sur cette peur sans qu’il y ait de raison objective, mais le fait est que pour la plupart des pays africains, Moscou et Kiev étaient leurs principaux fournisseurs. De plus, ces céréales en provenance de la Russie et de l’Ukraine transitaient par les ports de la mer Noire aujourd’hui bloqués par la guerre. En réalité ces deux pays ne représentent globalement «que» 30% de la production mondiale. Les 70% restants ne sont donc pas touchés par la guerre et suffiraient à nourrir la planète. Or, non seulement Poutine exploite le sentiment de peur, mais les pays riches sans problème de paiement veulent conserver leurs stocks intacts plutôt que les exporter vers les pays dans le besoin. Les raisons avancées sont la pandémie et la guerre en Ukraine. Mais pour contourner le cynisme de Poutine, il faudrait ne pas céder à la panique et rester calmes, ce qui serait possible puisqu’il n’y a pas pénurie.
Sur le moyen terme, les agricultures des pays démunis doivent aussi être restructurées pour diminuer les importations et augmenter la production intérieure à des prix abordables pour les consommateurs locaux. Et si ces mesures étaient appliquées, les prix internationaux devraient diminuer. La famine qui menace est plus un problème d’accès que de pénurie, et c’est Poutine qui détient les clés pour que se rouvrent les ports de la mer Noire. Paul Grossriederancien directeur du CICR

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