Riga, bijou balte


La capitale de la Lettonie offre une vieille-ville très préservée et d’innombrables immeubles de style Art nouveau, le tout classé à l’Unesco. Son histoire mouvementée se lit partout dans la ville. Passionnant.

Textes et images: Aurélie Lebreau, Réalisation: Jérémy Rico

Elle est garée là, risiblement arrogante, seule sur le pavé d’octobre battu par le vent. Dans la vieille-ville de Riga, sublime et encore déserte en cette heure matinale, la grosse berline allemande en dit beaucoup, sans bouger. Sa plaque d’immatriculation, CASH – il fallait oser, tout de même –, lui offre manifestement des stationnements privilégiés.

 

 

La veille, une longue marche au-delà de la gare centrale de la capitale lettone, jusqu’à l’ancien ghetto, offrait une vision bien différente. Immeubles soviétiques salement amochés, trottoirs bosselés et ponctués de touffes d’herbe, maisons basses en bois – l’une des signatures de Riga – en fort mauvaise santé, sentes terreuses striant des terrains vagues (dans leur fonction, tout du moins), sortes de vides entre les habitations sans doute laissés par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

 

 

L'ancien ghetto délabré.

 

Des surprises et des grands écarts – de l’enrichissement libéral assumé à la misère de ceux qui n’ont su ou pu prendre le virage post-soviétique, et ils existent, – Riga en dévoile à la pelle, à qui sait observer.
 

La plus peuplée des pays baltes

Très vite, l’Etat balte fascine, faisant voler en éclats croyances et certitudes. Labourée par les envahisseurs et les oppresseurs, la Lettonie ne s’apprécie qu’à l’aulne de son histoire tourmentée. Bonnet sur les oreilles (l’air de la Baltique sait se faire transperçant) sac à dos et ciré bleu, Eva, 24 ans, incarne une jeunesse débordant d’énergie. Son anglais est parfait, sa lucidité épatante. Elle officie comme guide depuis sept ans déjà et raconte son pays de façon personnelle, au travers de son enfance et de sa famille. Sur le marché central de Riga, l’un des plus grands d’Europe, ouvert tous les jours et à visiter sans faute, elle rigole. Car non loin de là se dresse la tour de l’Académie des sciences, aussi massive que le fut l’occupation de la Lettonie par les Russes, auteurs de l’édifice. «Il en existe deux autres, à Moscou et Varsovie. En Pologne, il était question de la détruire, pour effacer les douloureux stigmates de l’ère soviétique. Mais ici, si nous devions détruire tout ce qui nous rappelle un occupant, il ne resterait presque plus rien de Riga», lance Eva, piquante.

 

La Tour de l'Académie des Sciences.

 

Pas étonnant donc de relever que la ville de plus de 640 000 habitants – c’est la plus peuplée des trois capitales baltes –, compte un musée de la guerre, un autre des barricades, ou encore de l’occupation. L’ancien siège du KGB, avec ses salles d’interrogatoire et ses cellules, se visite lui aussi, normalement. Même si lors de notre visite, il était fermé sans explications.
 

De Lübeck à Riga

Pour se faire une idée de la densité locale de l’Histoire, Juris Berze, autre guide du séjour, invite le visiteur à lever son nez. Car une véritable épopée s’y déroule, imposante, souvent magnifique, parfois un peu dans son jus et donc fort attirante. Pantalon beige, veste matelassée, Juris pourrait passer pour un Anglais flegmatique. Maniant l’humour pince-sans-rire, cultivant une passion pour l’histoire et l’architecture, il raconte sa ville avec précision. Et l’importance des marchands du nord de l’Allemagne, de Lübeck en particulier qui, dès le XIIe siècle déjà, viennent à la fois y faire du commerce et évangéliser le païen balte. Autant être efficace. «Tant et si bien que Riga deviendra luthérienne avant la Scandinavie et l’Angleterre. On note la présence d’un premier prêtre protestant en 1521 déjà», souligne Juris.

 

 

Charnière entre l’Europe de l’ouest et la vaste Russie, la ville accueille également une grande communauté hollandaise dès le XVIIe siècle. Autant d’empreintes que l’on retrouve sur les immeubles, les greniers fort nombreux – on les repère grâce à la poulie installée au faîte de leur façade – ou encore sur les églises.
 

La jeune génération est plus décomplexée que moi…

Juris Berze, guide

La situation parfaite de Riga sur la Dagauva, à 15 kilomètres seulement de la mer, ne cessera ainsi de susciter les convoitises: Polonais, Suédois et Russes bien sûr qui s’y installent durablement en 1710 avec Pierre le Grand. Mais ce sont évidemment les occupations successives du siècle dernier qui sont encore si vives dans les esprits. «Je suis né en 1974, en Union soviétique donc. Et bien sûr toutes les familles ici ont des histoires à raconter à propos des occupations russe et nazie. Pour ma part, la famille de ma mère a connu la déportation en Sibérie, lorsque les propriétaires de fermes ont été dépossédés de leurs terres (dès 1949, ndlr). Du côté de mon père, l’oppression a été allemande, raconte Juris. Je suis à la frontière entre deux époques: né dans un monde et vivant maintenant dans un autre. Je ressens forcément un certain complexe par rapport à tout ça, au contraire de la jeune génération qui se sent bien plus libre…»

Chagall dans la tête

Autant retenir quatre années-clé pour suivre les Lettons dans leurs récits. A l’issue de la Première Guerre mondiale, le pays proclame son indépendance en 1918. Et partout en ce moment, l’on célèbre ce centenaire, avec de petits gâteaux équipés de bougies en fin de menu, par exemple. Comme pour étouffer la terrible parenthèse de la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences. Le 17 juin 1940, la Lettonie retombe sous le joug russe. L’été suivant, les Allemands chassent les Russes et s’installent. En 1945, les Soviétiques reviennent après la défaite allemande. Jusqu’en 1991.

Dans le merveilleux centre de Riga, classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, peu de traces de ces chaos. «La ville a été peu bombardée et nous avons donc la chance d’avoir un cœur de cité qui n’a quasiment pas évolué depuis 100 ans, une situation extrêmement rare», apprécie Juris. C’est vrai qu’un parfum quasi médiéval se dégage parfois de certaines rues. L’on pense tout à la fois à l’Allemagne, aux Pays-Bas, à la Finlande, à la Russie, avec un petit Marc Chagall dans un coin de la tête, lui qui excellait à représenter ces maisons hautes et colorées. Et ce qui a été détruit et qui était primordial pour l’identité lettonne a été reconstruit dans la foulée de la seconde indépendance, durant les années 1990. Comme la Maison des Têtes Noires – édifiée au XIVe siècle et détruite en 1941 – le repaire d’une guilde de marchands célibataires, qui s’engageaient à défendre leur cité avec les armes.

Aujourd’hui, ce sont par les actes politiques que les Lettons se protègent. Ils ont intégré l’OTAN en 2004 et sont passés à l’Euro en 2014. Autant de messages à l’attention de leur grand voisin – Moscou se trouve à moins de 900 kilomètres de Riga –, quand bien même le parti Harmonie, russophone (un quart de la population parle russe), est arrivé premier des récentes élections législatives. Sans qu’il semble jusqu’ici capable de créer une coalition apte à gouverner…

Art nouveau à Profusion

Le centre de Riga est truffé d’immeubles Art nouveau, de courants différents. On ne sait plus où donner de la tête…

L’artère «royale» de l’Art nouveau à Riga, c’est assurément la rue Alberta. Les immeubles les plus admirés, certains signés de la main de Mikhaïl Eisentein (père du cinéaste Sergueï Eisenstein), s’y enchaînent dans une vaste ondulation de perfection. Variations de couleurs, de motifs, de matériaux – certains affichent d’étonnantes briques bleues – réjouissent le touriste pressé. Celui qui a plus de temps se perdra au-delà du périmètre indiqué sur son guide et vérifiera ainsi que l’Art nouveau s’égraine largement à travers la ville. Les édifices du début du XXe siècle s’y comptent en effet par centaines. La majorité d’entre eux mériterait de sérieuses rénovations, mais on les apprécie avec leurs bouts de crépi détachés, leurs peintures évanescentes, leurs points de rouille…
«La rue Alberta est effectivement la plus emblématique, mais pas forcément la plus intéressante», abonde le guide Juris Berze. Qui pousse sa petite troupe à repérer les immeubles Art nouveau propres à Riga.

«Leurs façades sont souvent peu décorées, les architectes ayant préféré mettre en avant la noblesse des matériaux, plutôt que les ornements.» Cette sous-classification vernaculaire baptisée «romantisme national» rappelle l’austérité du protestantisme et tire notamment son inspiration du folklore local. Elle se décline également en Estonie et plus au nord encore, jusqu’à Helsinki.

Evidemment, l’on trouve aussi à Riga des constructions Art nouveau plus flamboyantes et plus organiques. La synagogue Peitav située dans la vieille-ville – la seule de la capitale qui n’ait pas été brûlée par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, qui ont craint, à juste titre, de faire flamber tout le centre s’ils passaient à l’acte, tant les immeubles étaient collés les uns aux autres à cet endroit – vaut que l’on s’y arrête.
Son gardien, Mischa, détaille la magnifique rénovation intérieure de l’édifice. L’Art nouveau est ici décliné à la mode égyptienne et assyrienne, avec des palmes ou des fleurs de papyrus. Autant de délicats motifs qui n’effacent pas ce chiffre: plus de 70 000 juifs lettons furent tués pendant l’occupation nazie.

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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau
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Riga. ©Aurélie Lebreau

Champignons, black Balsam et Serenade…

La cueillette de champignons est un sport national en Lettonie. Aussi sérieux que le basket et le hockey. On y va en famille, on forme des groupes et on ramasse encore et encore. Eva, jeune guide, explique comment la transformation des aliments – sécher, fumer, saler, faire des conserves – est ancrée dans les habitudes. Un héritage évident dû aux privations des décennies passées et aux rudes hivers…

Autre particularité, le Black Balsam. Cet alcool à la recette secrète, mais fort de 17 plantes (et tirant surtout à 450) soigne les rhumes, les maux de gorge (assurent les Lettons) et suscite la bonne humeur, dégusté en shots. Il se décline en différentes saveurs: cassis ou cerise…

Enfin, impossible de séjourner en Lettonie sans goûter aux chocolats Laima. Dont la douceur-phare se nomme Serenade (chocolat, amande et pâte d’abricot), créée comme une déclaration par un employé de la fabrique n’osant avouer son amour à sa collègue. Très réussi! 

 


 

Infos pratiques

Un avion > vols directs Genève-Riga avec airBaltic les mardis, jeudis et samedis.

De l’ambre > Cette résine fossilisée au fond de la Baltique se vend en masse. Attention aux nombreuses contrefaçons! Une adresse sûre: la famille de bijoutiers Romuls (Ratslaukums 1)

Une pâtisserie > On se presse – à raison – dans la boulangerie Martina Bekereja (Brivibas iela 80). Excellentes brioches aux graines de sésame.

Une bière > La bière est la boisson festive lettone. Le dynamique et brillant chef du restaurant Valmiermuiza, Ugis Veits, propose une bière par plat. Excellent!

 

>> Ce voyage a été rendu possible grâce à l’invitation d’airBaltic et de Live Riga.

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