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«La gestion du tourisme, c’est un défi»

Fernando Astete et le Machu Picchu, ici photographié par son successeur, José Bastante © José Bastante
Fernando Astete et le Machu Picchu, ici photographié par son successeur, José Bastante © José Bastante
11.04.2019

«Gardien» du Machu Picchu, Fernando Astete raconte un des sites les plus visités de la planète

Andrée-Marie Dussault

Pérou » Directeur sortant du Parc archéologique national du Machu Picchu, Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1983, l’anthropologue et archéologue Fernando Astete a consacré 40 ans à l’étude de l’ancienne cité inca. Entretien à l’occasion de son récent passage à l’Université de la Suisse italienne.

Pouvez-vous décrire le Parc archéologique national du Machu Picchu?

Fernando Astete: Situé dans l’est de la cordillère des Andes, aux limites de la forêt amazonienne, il mesure quelque 37 300 hectares et on y accède en train ou à pied. Il jouit d’une énorme biodiversité, comptant douze écosystèmes différents liés à l’altitude qui varie de 1600 à 5000 mètres. Pour illustrer cette diversité, à titre d’exemple, il possède 2354 espèces botaniques, dont 423 différents types d’orchidées (une d’entre elles est nommée en l’honneur de Fernando Astete, ndlr).

Et la citadelle inca?

La planification de cette cité, construite au XVe siècle à 2438 mètres, a été faite selon le mouvement de la montagne. Elle compte soixante sites archéologiques de différentes tailles, unis par un réseau de sentiers pédestres de trois cents kilomètres qui commencent à 2500 mètres et vont jusqu’à 4000 mètres. Certains sont situés au-dessus de précipices de 400 mètres. Tous les monuments sont connectés visuellement; à partir de chacun d’entre eux, on voit les autres. Il s’agit d’une architecture géométrique, très élaborée.

Depuis 40 ans, vous êtes le «gardien» du Machu Picchu; que vous inspire la civilisation inca?

Les Incas ont apporté une contribution unique au monde. Sans écriture, ils ont réussi à transmettre leurs connaissances de génération en génération, maintenant vivante la mémoire d’une grande civilisation. Pour eux, les montagnes étaient des ancêtres, des déesses. Leur façon de gérer l’espace et de l’organiser est prodigieuse. Construire une ville là-haut est un défi incroyable. Ces montagnes sont tellement escarpées. Si j’étais ingénieur et qu’on me demandait d’en faire autant, je refuserais! Il s’agit d’un travail de génie, effectué sans dessin, sans modèle. Ils ont par ailleurs inventé des technologies spectaculaires.

Par exemple?

Les Incas ont conçu un système d’aqueducs sophistiqué pour récupérer les eaux de pluie. Nous l’avons entièrement restauré et l’utilisons. Les toitures des habitations – qui ont été construites sur le sommet – étaient très abruptes car plus de 2000 millilitres de pluie tombent dans la région chaque année. Lorsqu’ils sont arrivés, il n’y avait que la forêt. En utilisant le granit du haut de la montagne – et non provenant de la vallée, comme cela est souvent évoqué –, ils ont bâti des murets et des terrasses, sur lesquelles ils ont réussi à produire du maïs, du quinoa, des plantes médicinales, une variété exceptionnelle de pommes de terre et tant d’autres cultures subamazoniennes.

© José Bastante

Les Incas ont aussi développé une maçonnerie élaborée?

Les blocs sont taillés de façon à ce qu’ils s’encastrent les uns dans les autres, assurant une grande stabilité. Ils coupaient la roche avec la roche. Toute la roche inutilisée pour les murs servait à les remplir. Il n’y avait aucun gaspillage. Dans le cadre de recherches architecturales, nous travaillons surtout à la conservation et à la restauration des monuments. Grâce à nos excavations, nous avons trouvé les blocs manquants. Chaque roche est identifiée et répertoriée, afin de comprendre le processus de construction. Les restaurateurs d’aujourd’hui font exactement ce que leurs ancêtres faisaient il y a cinq cents ans.

« Chaque jour, nous recevons 4000 personnes dans un village où vivaient 400 habitants »

Fernando Astete

Le Machu Picchu joue un rôle économique majeur?

Oui, tant à l’échelle régionale que nationale. Il draine même des flux touristiques jusqu’au Chili, en Bolivie et en Argentine. En 2018, près de 1,5 million de personnes l’ont visité. Le tourisme y augmente de 11% par an, contre 4% pour l’ensemble du Pérou. Chaque jour, nous recevons environ 4000 personnes dans un llaqta – ancien village andin – où vivaient 400 habitants et conçu pour réunir au maximum 1500 personnes. Pour mieux gérer l’impact du tourisme, nous avons instauré depuis le premier janvier de nouveaux horaires décalés entre 6 et 14 h où les touristes ne peuvent pas entrer avant l’heure réservée. Nous avons aussi défini des circuits autorisés. Avant, tout le monde arrivait en même temps, il y avait des queues infinies, des gens partout. Notre stratégie consiste à répartir les visiteurs dans l’espace et le temps. La gestion du tourisme restera néanmoins un défi pour les générations à venir.

Les changements climatiques représentent un autre challenge?

Au fur et à mesure que la température augmente, la flore qui se trouvait à un niveau plus bas s’élève et colonise les murs, causant une biodétérioration. L’érosion du sol est aussi un problème. D’ici peu, il sera nécessaire que les visiteurs portent des souliers plus délicats car les marches sont érodées par les bottes de montagne. S’ils visitaient le site pieds nus ce serait l’idéal.

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