La Liberté

L'envers du rêve américain

Le destin malmènera Al des rues sales de New York à l'enfer de la Seconde guerre mondiale. © Dargaud
Le destin malmènera Al des rues sales de New York à l'enfer de la Seconde guerre mondiale. © Dargaud
30.07.2019

L’article en ligne – Critique BD » Après un premier diptyque dans le New York des années 1930 (Giant), Mikaël revient cet été avec le premier volume d’un deuxième tableau, même décor et même période, mais nouvelle histoire : Bootblack.

Hai Yen Pham

Les premières pages de Bootblack s’ouvrent sur un front allemand en 1945. Au milieu des corps entassés, Al, soldat américain, est le seul survivant de son unité. Pour se dérober au spectacle sinistre du présent, il se réfugie dans ses souvenirs. Nous plongeons alors avec lui dans la ville de New York, cruelle et sale, parmi les couches inférieures de la société. Né aux États-Unis de parents immigrés allemands, Al reproche à ses parents un certain passéisme lorsqu’ils évoquent le Vieux Continent. C’est ainsi qu’après une dispute avec ceux-ci, il prend la fuite et échappe involontairement à l’incendie qui les ravage. Livré à lui-même à 10 ans et condamné à vivre dans la rue, Al devient alors « bootblack », cireur de chaussures vivant au jour le jour. En 1935, avec son ami Shiny, il fait la rencontre de Diddle Joe, un autre gamin des rues, pickpocket expérimenté et filou inventif lorsqu’il s’agit de dénicher des sous. Pendant ses tournées, Al aperçoit souvent Maggie dont il tombe amoureux. Elle lui fait cependant comprendre qu’ils sont socialement incompatibles, ce qui ne l’empêche pas de rêver de s’acheter un costume et de l’inviter en sortie à Coney Island. Conscient de l’impossibilité de s’élever socialement comme cireur de chaussures, Al est déterminé à changer son sort et gagner l’estime de Maggie. La guerre va pourtant le conduire sur la terre de ses ancêtres.

Avec ce premier volet d’un nouveau diptyque, le scénariste et illustrateur Mikaël quitte les gratte-ciels new-yorkais de Giant pour explorer les rues sombres et crasseuses de la même ville, là où des orphelins chapardent pour survivre, où des familles immigrées sont chassées de leurs appartements. Aussi bon conteur que dessinateur, l’auteur propose un album aux nuances sombres, parfois froides, qui évoquent à elles seules l’atmosphère glauque de la vie dans la rue. Les traits des personnages sont soignés et expressifs, tandis que le décor tire souvent sur le brunâtre ou le verdâtre, nous plongeant d’emblée dans les recoins sordides d’une ville en pleine crise économique. Faisant jouer sa fibre sociale, l’auteur dépeint la misère des individus négligés et rejetés par la grandeur new-yorkaise. Les questions de l’immigration et de l’identité occupent également une place intéressante dans le récit, à l’image d’Al qui nie les origines de ses parents et se revendique à tout prix américain. Le rêve américain est pourtant inaccessible lorsqu’on arpente les rues et Mikaël parvient justement à dépeindre le déséquilibre des rapports de force : les jeunes protagonistes sont quotidiennement accroupis aux pieds des riches, piégés dans leur strate sociale.

Le récit se compose principalement de flash-backs dans la jeunesse du protagoniste avec quelques brefs interludes brefs dans son expérience militaire, semant peut-être çà et là des indices sur la suite de l’intrigue. En effet, ce premier volume semble avant tout poser les jalons de l’histoire ainsi que ses personnages, préservant encore une part de mystère entre le passé et le présent d’Al. Très réalistes, les personnages ne sont pas sans contradiction, ce qui les rend plus ou moins aimables selon la situation et parfois difficiles à cerner. C’est avec une certaine maîtrise de la narration et du coup de crayon que Mikaël propose cette nouvelle fresque sociale. Son premier tome donne le ton, ouvre des questionnements qui titillent : il donne envie de découvrir le dénouement d’une intrigue pas encore révélée, de suivre l’évolution des personnages et de leurs relations.

Bootblack, tome ½
Par Mikaël
Éditions Dargaud
Paru le 7 juin 2019, 64 pages

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