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L’odyssée moderne de Circé la magicienne

Jusqu’à l’arrivée d’Ulysse, Circée vivait en paix sur l’île d’Ééa. © Dargaud
Jusqu’à l’arrivée d’Ulysse, Circée vivait en paix sur l’île d’Ééa. © Dargaud
L’odyssée moderne de Circé la magicienne © Dargaud
L’odyssée moderne de Circé la magicienne © Dargaud
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20.09.2021

L’article en ligne – BD » Pour sa critique BD de la semaine, la Page Jeunes décortique Circé la magicienne, parue chez Dargaud. L'épisode homérique est intelligemment revisité, et on en redemande!

Lise Schaller

Avec l’album Circé la magicienne, Richard Marazano et Gabriel Delmas signent une œuvre revisitant l’antique histoire de la déesse Circé, experte en drogues et poisons propres à créer des métamorphoses. L’histoire est bien connue : dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse et ses compagnons, échoués sur une énième île tandis qu’ils tentent en vain de rejoindre leur patrie, ont à faire à la dangereuse déesse aux cheveux nattés qui changera une partie de l’équipage en porcs.

 Si l’on comprend vite que dans les grandes lignes, le scénario de Marazano reste fidèle au récit homérique, on oublie rapidement de comparer les deux univers. En effet, les auteurs se servent habilement de l’épopée pour créer une histoire à l’âme complètement différente de celle du héros antique. Dans Circé la magicienne, c’est ainsi en grande partie à travers les yeux de la déesse qu’on vit l’arrivée des Grecs, leurs faiblesses, leur métamorphose, leur victoire. Circé les juge pour les atrocités commises lors de la guerre de Troie et, en quelques pages, les vainqueurs qu’on connaissait comme étant la fierté d’une grande nation sont mis à nus : pilleurs, violeurs, personnages égoïstes et irrespectueux – le regard de Circé sur la vie de ces mortels est sans pitié.

Les valeurs sont par conséquent inversées. Ce qui, durant deux mille huit cents ans, a été pris pour de la gloire, de la bravoure, la juste volonté des dieux ou une fidélité sans faille, est interprété ici comme la gloire imméritée d’innombrables meurtres, de la faiblesse, l’incompréhension des dieux, et une trahison envers l’humanité. La terrifiante Circé inflige un juste châtiment.

Les planches sont à l’image du scénario : parfois douces, quand elles présentent les animaux vivant sur l’île de la magicienne, parfois terrifiantes, exposant les pires cauchemars des échoués. Toujours belles.

On appréciera également le féminisme assumé de l’album. En jetant un regard neuf sur cet épisode de l’Odyssée et sur celle qui, chez Homère, ne représente qu’un obstacle de plus à surmonter pour Ulysse, Marazano et Delmas rendent justice aux femmes délaissées de la mythologie. On découvre une déesse enchanteresse qui a toutes les raisons de ne pas accepter les naufragés en ses terres et se défend de leur caractère guerrier impétueux. Une femme moderne.

Ainsi, Circé dit : Pour laver l’honneur de l’un des leurs, ils sont prêts à lever des armées… Qu’un homme leur résiste et réclame sa liberté et ils lui rendent les honneurs du guerrier. Mais qu’une femme réclame pour elle-même ce qu’ils s’accordent toujours entre eux et ils lèvent encore des armées pour faire savoir au monde qui est le maître et qui doit demeurer l’esclave soumise… C’était la seule faute d’Hélène que de n’avoir pas su jusqu’où pouvait s’étendre l’hypocrisie de leur solidarité masculine… Et lorsqu’ils prétendent défendre l’honneur d’une femme, c’est en réalité encore du leur qu’il s’agit… Pères, vos contes ne seront jamais que les échos de vos lointains mensonges… Il eût fallu une poétesse pour chanter le destin de Circé…

La langue est belle, son contenu parfois énigmatique. À noter que le scénario de l’album compose intelligemment avec le fil rouge de l’original, s’en détachant parfois pour le retrouver plus tard. On assiste alors à un jeu d’écho avec l’épopée antique qui donne une dimension profonde à l’œuvre. Il ne posera cependant aucun problème au lecteur ou à la lectrice d’apprécier Circé la magicienne sans jamais avoir eu vent de l’Odyssée d’Homère.


Fiche technique

Titre : Circé la magicienne
Scénario et dialogues : Richard Marazano
Dessin et couleur : Gabriel Delmas
Public : Ado-adulte
Édition : Hors Collection Dargaud
Parution : 20.08.2021
Nombre de pages : 64 pages

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