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Le manga à l’âge de raison

Les adeptes de mangas envahissent régulièrement le coin lecture des librairies. © Lise Schaller
Les adeptes de mangas envahissent régulièrement le coin lecture des librairies. © Lise Schaller
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06.05.2016

Page Jeunes - Lecture • Alors que les ventes de bande dessinée japonaise se tassent, l’engouement populaire pour le manga ne cesse de croître. Analyse optimiste de ce paradoxe.

Lise Schaller

En Suisse, les Romands restent des consommateurs voraces de bande dessinée japonaise. Et pour cause: la France est le plus grand importateur de mangas du monde. Le patron de la librairie La Bulle, Pascal Siffert, le confirme: «En général, la BD francophone est celle qui traduit le plus d’albums de l’étranger. C’est une chance.»

Pourtant, trente ans après l’arrivée du manga en francophonie, les ventes de ce genre stagnent. Soo Bin Bögli, lecteur attentif, évoque le rôle d’internet dans ce phénomène: «Si ce sont, dès les années huitante, les «anime» (ndlr: les séries d’animation japonaises) qui ont propulsé l’intérêt pour le manga, ce sont aussi celles-ci qui inversent aujourd’hui la tendance. Les «anime» sont plus attractives et primaires, et accessibles gratuitement sur internet.» Sur le web, le lecteur pressé a également accès aujourd’hui aux chapitres de son manga préféré, qui sont scannés et traduits immédiatement après leur parution au Japon. Soo Bin relativise donc: «Cela ne veut pas dire que le phénomène devient moins populaire, il y a juste un déplacement du support.»

Un jeune lectorat

Mais qui lit des mangas? Le public reste majoritairement constitué d’adolescents et de jeunes adultes. Pourtant, en dehors du shônen qui s’adresse aux garçons de ces tranches d’âge, un autre genre souvent oublié commence à se tailler sa part des ventes. «L’auteur Taniguchi, spécialisé dans les gekiga (ndlr: mangas pour adultes), a beaucoup de succès à La Bulle. Ce sont souvent des adultes qui n’ont aucune expérience du manga qui le lisent; ce genre est négligé par les fans. Pourtant, l’auteur a été invité d’honneur à Angoulême», note Pascal Siffert.

Pourquoi ses œuvres ne connaissent-elles pas un retentissement équivalent à celles des grands auteurs européens de roman graphique? «Certains restent fidèles à l’école franco-belge», lâche-t-il, ajoutant que d’autres délaissent le manga pour se tourner vers les comics américains.

S’adapter aux Européens

L’année 2016 marque un changement bénéfique pour le manga. De 2000 à 2010, les ventes avaient sextuplé avant de stagner. Elles s’expliquaient par le succès immense de séries comme «Naruto» et «One Piece». Pascal Siffert explique: «Les éditeurs s’étaient emballés et avaient sorti de nouveaux titres à tour de bras. On ne suivait plus, et certains très jeunes lecteurs se sont lassés, poussant les éditeurs à calmer le jeu en faisant une sélection. Je pense qu’on est arrivé dans l’âge de raison.»

Les éditeurs se sont ainsi adaptés au lectorat européen, remarque Pascal Siffert: «Certaines sorties étaient trop japonaises pour le public francophone; le manga «One Punch Man», par exemple, est complètement à l’opposé de la philosophie japonaise dans laquelle le héros fait face à des épreuves pour progresser.» Soo Bin, de son côté, explique le succès de «One Punch Man» par celui de la série d’animation qui en est adaptée: «Il est très médiatisé, on approche du phénomène mainstream.»

Le manga doit-il se soucier des décennies futures? Pas selon Soo Bin: «Il est sur le point de devenir partie intégrante de notre culture. Je suis optimiste.» Pascal Siffert juge également que le genre se dirige vers un avenir serein grâce à la maturité à laquelle il a accédé. Donc pas de panique pour les fans: les conditions sont réunies pour que le phénomène perdure. I

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