La Liberté

Né homme dans le corps d’une femme

«Quand je me regardais dans le miroir, je ne me supportais pas.» © Valentin Dickler
«Quand je me regardais dans le miroir, je ne me supportais pas.» © Valentin Dickler
18.11.2019

Morgan Bochud, né Morgane, nous raconte ses années de transition. Portrait

Elsa Rohrbasser

Témoignage » Morgan Bochud, 26 ans, s’est toujours senti homme. Né Morgane, il ne s’est jamais identifié comme femme: «J’avais environ 3 ans quand j’ai senti que j’étais différent», explique-t-il. Atteint de la mucoviscidose, une maladie génétique qui affecte les cellules épithéliales du corps, Morgan doit consulter une psychologue dans le cadre de ses traitements. Malgré son jeune âge, il évoque déjà son sentiment de différence: «Je me suis confié. Elle m’a dit que ça passerait. Du coup je l’ai gardé pour moi pendant des années. Je n’en parlais à personne et je continuais de voir les différences s’accumuler entre les autres et moi.»

Morgan n’a jamais oublié son sentiment mais a essayé de devenir la personne que l’on attendait qu’il soit: «A mon entrée au cycle d’orientation, je me suis dit que je n’étais plus un gamin et que je devais être celui qu’on me demandait d’être. C’était affreux car ce n’était pas moi. Je jouais un rôle», avoue-t-il.

Prise de conscience

A l’âge de 13 ans, il consulte à nouveau une psychologue pour sa mucoviscidose et préfère une fois encore tenter de partager ses doutes concernant son identité de genre plutôt que de parler de sa maladie: «Je détestais cette psy. Elle me faisait me sentir fou quand je lui parlais. Heureusement, comme je suis suivi par l’hôpital universitaire du CHUV, les médecins tournent assez régulièrement, et il en va de même pour les psychologues.»

A 15 ans, il rencontre alors un psychiatre: «Il m’a sauvé la vie. Je pensais avoir un problème et il m’a ouvert les yeux. Il m’a dit qu’il y avait des solutions pour moi. A l’époque, je ne le savais pas du tout», raconte Morgan avant de poursuivre: «Il y a douze ans, on confondait souvent transidentité et homosexualité.» La différence est pourtant importante: là où l’homosexualité est une question d’orientation sexuelle, la transidentité concerne l’identité de genre. «Il m’a quand même demandé, comme tous les autres, si je n’étais pas simplement attiré par les femmes. Mais ça n’avait rien à voir avec ma sexualité!» s’exclame le jeune homme, enchaînant: «Quand je me regardais dans le miroir, je ne me supportais pas. Et j’ai dit à ce psy que si je devais rester comme ça, je préférais mourir. Il ne m’a plus jamais reposé la question.» Ce psychiatre a ensuite montré à Morgan les options qu’il avait pour entamer sa transition.

Revendiquer sa différence

«Avant, je n’avais pas envie d’être vu. A ma sortie de l’école obligatoire, alors que j’entamais l’école de couture, je me suis un peu libéré. J’ai eu envie de couper mes cheveux, de changer de look. J’ai décidé d’arrêter de faire semblant d’être quelqu’un que je n’étais pas. Je voulais être moi.» Dès l’instant où il a découvert le champ des possibilités de transition qui s’offraient à lui, il a immédiatement su qu’il voulait procéder à l’intégralité des opérations qui lui permettraient d’être en total accord avec lui-même: «J’y ai toujours pensé, même enfant. Mais là c’était devenu possible. Ma première question a été de savoir quand j’allais pouvoir commencer», sourit-il.

La transition

Le traitement n’étant pas autorisé en Suisse avant la majorité, Morgan débute la prise d’hormones dès ses 18 ans. S’ensuivent bientôt des opérations successives: «On fait en premier la mammectomie. La plupart des personnes en transition le font, mais beaucoup s’arrêtent là. Pour moi, c’était impossible: je ne voulais pas me sentir comme une moitié de ce que je suis vraiment. L’étape suivante est l’extraction des organes reproducteurs. On prépare le corps pour une future opération: la phalloplastie, qui recrée l’urètre. A partir de là, j’ai pu changer ma carte d’identité. Ce n’était pas possible avant, car tant que je pouvais techniquement encore avoir des enfants, j’étais considéré comme femme aux yeux de la loi», ajoute-t-il.

A noter qu’en 2011, la Cour suprême du canton de Zurich a écarté l’exigence d’une intervention chirurgicale comme préalable à la reconnaissance du changement de sexe, et de plus en plus de tribunaux ont fait de même depuis. «Finalement, j’ai eu une phalloplastie, puis la pose de la pompe (une prothèse érectile, ndlr).» Au total, Morgan se fera opérer quatre fois en l’espace de quatre ans.

«Comme j’ai la mucoviscidose, j’ai dû espacer les opérations pour que la cicatrisation se fasse correctement. J’ai eu de la peine à récupérer après les opérations car elles sont relativement longues. La phalloplastie a duré onze heures. Il faut savoir qu’à chaque fois que l’on m’endort, je perds en capacité pulmonaire. Mais j’étais prêt pour ça», affirme-t-il avant de poursuivre avec conviction: «Aujourd’hui, je ne veux pas être catégorisé dans une troisième case. Je suis un homme.»

Morgan a pu se faire rembourser ses opérations par son assurance, car il était alors considéré comme souffrant d’une «maladie mentale». Un changement de qualificatif est néanmoins prévu pour 2022: l’Organisation mondiale de la santé a prévu dans sa nouvelle Classification internationale des maladies de changer le terme de «troubles mentaux et du comportement» pour «conditions liées à la santé sexuelle».

En parler à ses proches

Aborder les questions liées à son identité de genre peut être un exercice complexe. Pour Morgan, ça n’a pas été simple: «La première fois que j’en ai parlé à mon père, j’ai été maladroit. Je lui ai dit que j’étais amoureux d’une fille, mais je n’ai pas su lui expliquer que si j’aimais les filles c’est parce que j’étais un homme. Je n’essayais pas de faire mon coming out en tant que personne homosexuelle. Il n’a pas compris et il s’est énervé. On n’en a jamais reparlé. Il a assisté à ma transition mais n’y a pas vraiment pris part», confie-t-il.

«Quand je l’ai dit à ma mère, elle ne l’a pas trop mal pris. Elle a juste ignoré cette idée parce qu’on avait une relation un peu conflictuelle et qu’on ne savait pas se parler. Mais lors de ma première opération, elle est venue me soutenir à l’hôpital.» Emu, Morgan conclut: «Ce geste a été la plus belle chose qu’elle ait faite pour moi.»

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