La Liberté

Biodiversité des profondeurs

Les abysses convoités pour leurs minéraux révèlent des trésors biologiques ignorés

Une éponge carnivore, Axoniderma mexicana, photographiée lors d’une récente expédition dans la zone de Clarion-Clipperton. © National Oceanography Center/ Smartex project
Une éponge carnivore, Axoniderma mexicana, photographiée lors d’une récente expédition dans la zone de Clarion-Clipperton. © National Oceanography Center/ Smartex project

Kelly MacNamara

Publié le 07.08.2023

Temps de lecture estimé : 3 minutes

Environnement » L’immense abysse entre Hawaï et le Mexique abrite des milliers d’espèces encore méconnues, mais plus nombreuses et sophistiquées que prévu, selon de nouvelles études. Ces dernières alertent sur leur fragilité face aux projets d’extraction minière des grands fonds marins.

Les compagnies minières s’intéressent en particulier à l’immense plaine abyssale de la zone de Clarion-Clipperton (CCZ), pour sa richesse en «nodules», ces concrétions disséminées sur le plancher océanique et qui contiennent des minéraux cruciaux pour les batteries et autres technologies de la transition énergétique. Ces profondeurs sans lumière, à plus de 3000 mètres, étaient autrefois considérées comme un véritable désert sous-marin, mais l’intérêt croissant pour l’exploitation minière a poussé les scientifiques à en explorer la biodiversité, en grande partie ces dix dernières années grâce aux expéditions financées par les entreprises privées. Et plus les scientifiques cherchent, plus ils découvrent: un concombre de mer géant surnommé «l’écureuil gélatineux», une crevette aux longues pattes velues, de nombreux petits vers, crustacés et mollusques, etc.

Moitié de la planète

Ces découvertes nourrissent les inquiétudes face aux projets industriels. Il y a quelques jours, l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) a validé une feuille de route visant à l’adoption en 2025 des règles encadrant l’extraction minière sous-marine, au grand dam des ONG qui réclament un moratoire. Les plaines abyssales couvrent plus de la moitié de la planète, mais restent encore largement inexplorées par l’humanité. Elles constituent la «dernière frontière», selon le biologiste Erik Simon-Lledo, qui a mené une recherche publiée dans la revue Nature Ecology and Evolution. Cette étude a cartographié la répartition des animaux dans la CCZ et a révélé un ensemble de communautés complexes. «A chaque plongée, nous faisons une découverte», raconte Erik Simon-Lledo, du centre océanographique national du Royaume-Uni.

Pour les défenseurs de l’environnement, cette biodiversité est le véritable trésor des grands fonds, menacé par l’énorme panache de sédiments millénaires que l’exploitation minière ne manquera pas de soulever. Les nodules eux-mêmes constituent un habitat unique pour des créatures hors du commun.

La faune unique de la CCZ s’explique par son âge et son immensité exceptionnelle. La région est «incroyablement vaste», souligne Adrian Glover, du Muséum d’histoire naturelle du Royaume-Uni, coauteur de l’étude et aussi du premier inventaire d’espèces de la région. Selon cet inventaire, plus de 90% des quelque 5000 espèces recensées sont nouvelles. Leur diversité est désormais considérée comme légèrement supérieure à celle de l’océan Indien, affirme M. Glover. Et il faut explorer très loin pour trouver deux fois la même créature.

Contrairement à la mer du Nord, dont la formation s’est achevée il y a 20 000 ans lors de la dernière période glaciaire, la CCZ remonte à «des dizaines de millions d’années». Il est peu probable que l’environnement touché par l’exploitation minière se rétablisse à une échelle de temps humaine. «Cet écosystème serait condamné pour des siècles, voire des milliers d’années», a averti Michael Norton, membre du conseil consultatif scientifique des académies européennes (EASAC). «Il est difficile de prétendre que cela ne constitue pas un préjudice grave.»

AFP/ATS

Articles les plus lus
La Liberté - Bd de Pérolles 42 / 1700 Fribourg
Tél: +41 26 426 44 11